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Le Manoir Noir

 

 

           

            Dubka attrapa son sac de toile rempli de pommes et descendit la colline qui surplombait le village.

            En contrebas, les derniers habitants encore dehors faisaient entrer les bêtes, essentiellement des chèvres, dans les quelques bâtiments de bois au toit de chaume qui constituaient le hameau. La nuit tombait, et les prédateurs qui erraient dans les collines sortiraient bientôt à la recherche de nourriture.

            Dubka passa la grande porte du bâtiment central et salua les fermiers qui la fermèrent derrière lui : « Samu, Daktar, dit-il simplement.

            - Il était temps, lui reprocha Daktar, ses cheveux roux ramenés au-dessus de la tête et retombant tels les feuilles des palmiers qui bordaient les terres arides, plus loin en s’éloignant de la mer. Ta mère te cherche.

            - Cette vieille folle ? Que me veut-elle encore ?

            - Ne compte pas sur moi pour lui demander, répondit Daktar en raccrochant à sa ceinture la grosse clé qu’il avait tournée dans la serrure. Elle est en bas. »

            Dubka ne le remercia pas pour cette information fort inutile. Elle ne pouvait évidemment être qu’en bas. Il traversa l’allée centrale entre les poutres de bois qui retenaient le toit du bâtiment. De part et d’autre, des animaux se prélassaient dans la paille. Il s’arrêta devant un âne à la robe grise, lui offrit une de ses pommes et le gratifia d’une caresse entre les oreilles.

            Tout au fond, une large trappe était ouverte sur un grand escalier qui se perdait sous terre. Le tunnel était un ouvrage de qualité. Il comportait des murs en pierre taillées renforcés par des poutres de bois. Tous les dix mètres environs, un jeu de torches encadrait un couloir annexe ou une porte peinte. Il y faisait chaud et on y voyait bien car de petites aérations dissimulées dans le plafond permettaient l’évacuation des fumées. Dubka ouvrit une porte sur sa gauche qui donnait sur un garde-manger et déposa son sac au pied de l’un de ses congénères. Ce dernier, un Gnôme d’âge avancé, à la barbe grise, se retourna et retira ses petites lunettes rondes pour mieux observer le contenu du sac : « Des pommes, dit-il d’un ton plat. Un sac de pommes. Merci, Dubka. Ta mère te cherche.

            - Je suis au courant, Tamil. J’y vais de ce pas.

            - La Terre te garde, mon petit, dit le vieux Gnôme, évoquant ainsi leurs croyances anciennes.

            - Oui, comme tu dis, le vieux. »

            Dubka continua de parcourir les couloirs, croisant çà et là quelques connaissances qu’il saluait plus ou moins poliment. Il passa finalement une dernière porte, celle qui le menait chez lui. Un grand chandelier était posé sur une table de pierre au centre de la pièce carrée. Dans un coin, une marmite pendue au-dessus d’un âtre laissait échapper une délicieuse odeur de ragoût de lapin aux orties. Une vieille femme Gnôme se tenait à côté du feu et l’attendait de pied ferme : « Tu es en retard, dit-elle d’un ton froid.

            - Je sais, répondit simplement Dubka.

            - Tu sais que Moria doit venir présenter sa fille. Tu devais rentrer tôt. Qu’as-tu à dire pour ta défense ?

            - Que je préfère éviter ta compagnie, tant que possible, la vieille.

            - Oh, sale garnement ! Fils ingrat ! hurla sa mère. Va donc te changer. Et range un peu ta chambre, aucune femme ne voudra d’un mari qui ne sait pas tenir sa caverne en ordre.

            - Peut-être que je ne veux pas de femme, rétorqua Dubka.

            - Et tu partirais, tu me laisserais seule, moi, ta pauvre mère ? Et sans femme, que mangeras-tu ? Des cailloux ?

            - Je sais prendre soin de moi. »

            Dubka tira le rideau qui séparait la pièce principale de sa chambre. Il retira sa chemise de laine pour en enfiler une plus légère. Il observa ses affaires éparpillées un peu partout autour et sur sa paillasse. Il souffla à l’idée de mettre de l’ordre. Comment pouvait-il encore supporter d’être envoyé ranger sa chambre comme un petit enfant. Il maudit sa mère pour la énième fois, mais s’attaqua néanmoins au rangement.

            Et tout à coup, plus rien. Le néant.

            Plus de vision, plus d’audition, plus de sensation.

            Rien.

 

 

 

***

 

 

            Ratlam était un village, au mieux un petit bourg posé dans les champs aux abords de la forêt Blanche. Cet entrelac de troncs, de branches et de ronces portait mal son nom. Il y faisait si sombre que même en plein Agni personne n’osait s’y aventurer, hormis quelques bûcherons qui se contentaient de prélever le bois nécessaire, à sa lisière, pour construire le village.

            Blanche, la forêt le deviendrait à Madan, quand la neige tomberait, venue des montagnes, accompagnée d’un vent glacial et d’un brouillard épais.

            Peu habitué au froid, Amar resserra l’attache de sa cape et surjoua un tremblement. À l’avant, fière sur son destrier noir, Edgarde imposa la halte d’un geste de la main. Bras nus dans son armure en peau de tigre, elle ne semblait en rien souffrir de la fraicheur. La faisant glisser d’un geste souple depuis son fourreau dorsal, la barbare s’empara de sa nouvelle arme, acquise lors de leur nouvelle étape au monastère de Saanwaria, deux jours plus tôt : un nagamaki, arme produite en Naarjing pour les samouraïs montés et dont la poignée, presque aussi longue que la lame, conférait une meilleure portée.         

            Comme à l’accoutumée, les aventuriers entraient en ville à la tombée de la nuit, après des jours entiers passés sur les routes, évitant autant que possible de croiser quiconque, qu’il soit paysan, marchand ou soldat. Les deux gardes qui surveillaient l’entrée du village ne portaient pas d’uniforme. Ils devaient appartenir à la milice locale, et ne représentaient pas un danger, pour le moment. Toutefois, Edgarde semblait prête à les couper en morceaux. Shinobi anticipa et se mit en travers de la route de la barbare : « Nous ne cherchons pas les ennuis, dit-il. Rien qu’un endroit ou passer la nuit.

            - Y dirait pas la même chose si y v’nait chercher les ennuis ? demanda rhétoriquement l’un des miliciens à son collègue, tout en pointant sa lance vers la monture du guerrier.

            - Pour sûr que si ! répondit l’autre garde. Et ils m’ont pas l’air normal !

            - Pas l’air normal ? s’offusqua Amar.

            - Toutes vos armes, et vos accoutrements, expliqua le milicien. Vous n’êtes pas d’honnêtes voyageurs, et vous n’êtes pas des soldats.

            - En effet, approuva Hiro à son tour. Nous sommes des mercenaires. La guerre en Dorma nous a épuisés. Nous venons chercher un peu de repos par chez vous, avant de retourner au combat. Votre beau village nous accordera-t-il son hospitalité ? »

            L’éloquence de son discours fit son effet, et les deux miliciens les dirigèrent vers l’unique auberge de Ratlam. C’était l’établissement le plus miteux dans lequel ils eurent à passer la nuit depuis le début de leur aventure, et cela en incluant la grange d’une ferme de Daarjing. Pour une somme exorbitante, ils se retrouvèrent agglutinés dans une unique chambre sans fenêtre, sur des paillasses décousues et sentant le moisi. Et pour finir le tableau, ils pouvaient admirer les étoiles au travers des trous béants dans le toit. 

            Hiro, après être passé pour le héros qui avait évité un bain de sang, se sentait presque coupable d’avoir conduit ses compagnons dans un tel endroit. Il ne trouvait pas le sommeil, d’autant qu’un ronflement lourd en provenance de l’intérieur même de la pièce, en faisait presque trembler les murs de bois pourris. Exaspéré, le Naaresh retira une de ses bottes (qu’il n’avait pas osé ôter jusque-là) et s’apprêta à la lancer sur Edgarde. D’une main ferme, Shinobi stoppa son geste : « Je ne ferais pas ça si j’étais toi, dit-il simplement.

            - Je veux dormir ! rouspéta Hiro.

            - J’en conviens. Seulement, la réveiller n’y changera rien.

            - Qu’elle me frappe à mort si elle le souhaite, mais je ne peux plus entendre ce boucan !

            - Sauf qu’il ne s’arrêtera que si tu vises un peu plus de ce côté » ajouta le guerrier en dirigeant lentement le bras de Hiro vers Amar, véritable source de leur problème.           

            Le Naaresh sourit, presque soulagé. Il prit le temps de viser, et lança sa botte à travers la pièce avec force.


 

***

 

 

            Minami ouvrit subitement la porte. Dans la sombre chambre de l’auberge, elle trouva Jodha debout en train d’ajuste les sangles de son corset de cuir. En dessous, elle avait délaissé sa chemise pour une tenue particulièrement voyante et peu confortable pour le combat. Essayant de faire abstraction de ce détail, Minami demanda : « Tu n’es pas prête ?

            - Je termine juste. Je voulais me changer. »

            Minami jeta un regard critique sur le sari rouge qui dépassait du corset, assorti aux longues bottes de cuir qu’affectionnait particulièrement l’ex-danseuse.

            « Pour porter ça ? ajouta la Wu-Jen, incisive.

            - C’est un cadeau, rétorqua Jodha. Je pourrais en avoir besoin. »

            Minami referma la porte et s’approcha de Jodha, qui accrochait maintenant un petit poignard à sa ceinture : « Un cadeau ? dit-elle platement. Je vois… »

            Elle tendit la main vers sa compagne de route, sans la toucher, et murmura quelques mots. Une lueur violacée illumina furtivement son regard, puis elle baissa la main et dit : « De la magie. Et ancienne, à ce que je vois.

            - Il a appartenu à Parvati, précisa Jodha.

            - Parvati ? la Défenseuse de Mohabat ?

            - Celle-là même.

            - Je suis impressionnée, dit Minami en prenant un morceau de l’étoffe entre ses doigts. Et quelle magie renferme-t-il ?

            - Je ne sais pas exactement. Il a l’air d’amplifier les effets d’une danse. »

 

            Les effets d’une danse. Ces quelques mots résonnèrent dans l’esprit de la Wu-Jen. Elle se retrouva tout à coup comme transportée dans ses souvenirs. Dans un endroit chaud, brûlant, où la respiration était difficile. Suffocante, elle faillit quitter son rêve, mais elle s’accrocha. Elle savait que cette vision soudaine comportait une réponse. Une réponse à une question qu’elle ne se posait pas encore.

            Elle volait. Au-dessus d’elle, de la pierre noire, rougeoyante car illuminée par la lave en fusion qui s’écoulait plus bas, entre des structures pyramidales faites de la même pierre noire. Des bruits de combat attirèrent son regard vers l’une d’entre-elles, la plus grande. Un groupe y était aux prises avec un être maléfique, brandissant des chaînes en tous sens. Elle était revenue dans les entrailles du Mont Kacham. Mais pourquoi ?

Elle se laissa glisser dans l’air chaud pour approcher le combat. Elle reconnut tous ses compagnons : Hiro, Amar, Shinobi, Jodha, Edgarde dans sa forme inhumaine et même Orchidia qui, à cet instant, respirait encore. Mais quelqu’un manquait à l’appel : elle-même. Il devint clair dans son esprit qu’il ne s’agissait pas là d’un souvenir car, de cet affrontement, elle n’en avait aucun. Il lui avait été rapporté par ses compagnons à leur sortie du volcan. Alors, où était-elle ?

Silencieuse tel un fantôme, elle parcourut l’espace entre la lave en fusion et la voute rocheuse à la recherche de sa propre image. Au travers des rideaux dansants d’air chaud, elle finit par se trouver, dans un temple au sommet d’une pyramide. Et à sa grande surprise, elle dansait.

 

Elle fut soudain happée par son corps et se retrouva enfermée dans la transe qu’elle avait initialement subie. Mais cette fois, elle était consciente, bien qu’elle n’ait aucun contrôle sur son corps. Ses yeux distinguaient clairement les images de postures gravées sur les parois, et ses membres les imitaient en rythme.

La chorégraphie était courte, et elle l’exécutait méticuleusement encore, et encore, et encore. A mesure de la répéter, elle comprit qui en était l’auteure : Khalinga !

 

Aussitôt, le décor qui l’entourait disparut. Elle était de retour dans l’auberge, le tissu rouge glissant d’entre ses doigts. Alors qu’elle tournait le regard vers Jodha, cette dernière lui demanda : « Tout va bien ?

- Oui, répondit-elle en reculant, encore un peu confuse. Très bien. Si tu es prête, allons-y. Notre informateur n’attendra pas » ajouta-t-elle avec autorité pour se redonner de la contenance.

Jodha lui répondit d’un signe de tête et s’avança vers la porte. Minami referma derrière elles. Elle n’avait plus qu’une idée en tête : il lui fallait ce sari.

 

 

***

 

 

Fermant la marche sur son cheval gris, Amar se plaignait : « J’ai faim ! »

Hiro et Shinobi, devant lui, étouffèrent un rire. Le Naaresh répondit : « Il fallait manger, ce matin.

- Facile à dire pour toi, tu n’as pas la mâchoire explosée ! rétorqua le moine en se frottant la joue.

- Tu es bien trop sensible, lui dit Shinobi. Tu n’as reçu qu’une petite claque.

- Une claque oui, petite non. Cette barbare ne sait pas se retenir ? demanda-t-il rhétoriquement en lançant le menton vers Edgarde qui ouvrait la marche.

- Fallait pas brailler en peine nuit ! lui lança-t-elle sans même se retourner.

- Je vous l’ai déjà dit, quelque-chose m’est tombé dessus. J’ai eu peur. »

 

Le matin, après avoir déjeuné, ils avaient interrogé les miliciens. Ces derniers leur avaient indiqué que la femme qu’ils recherchaient résidait dans un étrange manoir, à l’intérieur de la forêt. Leurs hommes ne s’en approchaient guère, bien qu’une route partant du village permît d’y accéder sans encombre.

Ils approchaient maintenant de la lisière de la Forêt Blanche et s’apprêtaient à rendre visite à celle qui se faisait appeler Madame Alice. Et alors qu’ils commençaient à s’enfoncer entre les arbres, essentiellement des pins et autres conifères à cet endroit, Shinobi se souvint d’une remarque que leur avait fait le Capitaine Paneer chez Om Kapoor : Alice avait ses propres hommes. S’ils étaient du même acabit que ceux qui avaient mis fin aux jours d’Orchidia, ils devaient se montrer prudents.

La route en terre battue, assez large pour que deux chevaux marchent de front, serpentait entre les arbres de plus en plus hauts. Leurs troncs, particulièrement proches les uns des autres, empêchaient de voir à plus de dix mètres en avant. Impossible pour eux de savoir ce qui les attendait. Shinobi se préparait au pire. Quelque-chose risquait de mal tourner. Il en eut la certitude lorsqu’Edgarde, au détour d’un virage, fit halte.

La route, soudain rectiligne, donnait sur un grand portail une cinquantaine de mètres plus loin. Derrière celui-ci, légèrement en hauteur sur une large colonne rocheuse, se dressait une bâtisse des plus étranges. Ses murs en bois grisés étaient percés de grandes fenêtres. Ses toits pointus étaient noirs comme la nuit et dans un coin s’élevait une tour carrée surmontée d’une flèche toute aussi noire. Les arbres alentours étaient morts, dépourvus de feuilles. Les épineux également n’étaient plus que des silhouettes squelettiques. Une falaise rocheuse créait un énorme mur derrière le manoir, fermant ce paysage désolé, parfait par un ciel gris et orageux visible au loin.

Mais ce qui avait arrêté la barbare, c’était un tronc couché en travers de la route, à mi-chemin entre elle et le portail. Shinobi et ses compagnons s’attendaient maintenant à une embuscade : ils étaient attendus. Le guerrier avait remarqué des traces de passage récent sur leur route : l’arbre n’était donc pas tombé depuis longtemps. Et pourtant, la chute d’un arbre de cette taille ne pouvait pas se faire en silence, et ils n’avaient rien entendu. L’obstacle avait donc été placé là au moins quelques heures avant leur arrivée.

Hiro voulut porter la main à son arme mais Shinobi l’en dissuada. Il persuada ses compagnons à montrer patte blanche. Il ne savait pas ce qui les attendait, mais à eux quatre, sur ce terrain, ils ne résisteraient pas longtemps. Au pas, ils continuèrent leur avancée vers ce piège qui leur était tendu. La forêt était silencieuse, ils ne distinguaient que le souffle du vent venu du Voo et les pas de leurs montures sur le tapis d’épines qui couvrait maintenant la terre de la route. Tout autour d’eux régnait le calme absolu. Pourtant, dans l’air environnant, la tension était palpable. Les chevaux renâclaient nerveusement et, à l’approche du barrage, refusèrent d’avancer.

Soudain, bondissant sur le tronc, un loup fit son apparition. Il grogna dans leur direction, mais ne semblait pour autant pas prêt à attaquer. Edgarde dit simplement : « Il est apprivoisé.

- En effet » répondit une voix grave venue de derrière l’obstacle. L’homme à qui elle appartenait suivit le loup et se plaça à sa gauche sur le tronc. Il arborait de longs cheveux bruns ondulés ainsi qu’une courte barbe. Il portait une tenue légère dans les tons de brun vert et une épée à large garde au côté. Son physique était celui des Celtorans de La Colonie. La main gauche appuyée sur le pommeau de son arme, la droite caressant le crâne du loup, qui ne cessait de montrer les dents, l’homme continua, dans un Pandavi presque parfait et empreint d’un fort accent : « Mes amis, rendez-vous maintenant et aucun mal ne vous sera fait. »

A ces mots, une quinzaine d’hommes sortirent du couvert des arbres tout autour des aventuriers et les encerclèrent. Tous étaient armés, mais aucun ne tira l’épée. Shinobi jeta immédiatement un œil à ses compagnons et fut rassuré de voir qu’eux aussi avaient gardé leurs armes au fourreau.

Bien que sa mâchoire le fasse encore souffrir, Amar tenta de parlementer : « Nous sommes simplement venus nous entretenir avec votre maîtresse. Nous avons été engagés par Van Chok.

- Déclinez votre identité, coupa presque l’homme au loup, visiblement impatient.

- On est la Compagnie Kréhol » gronda Edgarde.

Alors que certains de ses hommes pouffaient de rire, foudroyés sans plus attendre du regard noir de la barbare, leur chef ordonna simplement : « Déposez vos armes ! »

Très sûrs d’eux, les hommes approchèrent des montures des aventuriers et tendirent les mains. Edgarde leur fit une des grimaces dont elle avait le secret, mais Amar fouilla sa sacoche et en sorti un petit parchemin : « Voici les ordres qui nous ont été remis par Van Chok, dit-il à l’attention de l’homme au loup tout en tendant cet écrit au garde le plus proche. Il les tenait de votre maitresse en personne. »

Le garde parcouru le parchemin et s’adressa à son chef dans leur langue. Le moine n’en discerna pas le sens. Sur son tronc, le chef eu une moue de réflexion, puis réitéra ses ordres à l’encontre des intrus : « Démontez, et donnez-nous vos armes.

- Pas touche ! » dit Edgarde en repoussant la main du garde qui s’approchait.

Ce geste fut suivi du son métallique des épées qui quittaient leurs fourreaux tout autour d’eux. Sentant la tension monter, Hiro suivit les ordres et mit pied à terre. Edgarde, consciente de devoir faire un effort, consentit à se délester de son arc, qu’elle remit avec un sourire exagéré. Amar profita que l’attention n’était plus sur lui pour effectuer une rapide incantation, demandant l’aide des dieux pour leur protection. Il imita ensuite Hiro et descendit de sa monture à son tour, suivi de peu par Shinobi.

Un homme tenta alors de s’emparer de l’arme d’Edgarde. Cette dernière s’en aperçut et dégaina en un éclair. Prête à frapper, elle menaça le voleur de sa grosse voix : « Touche à mes affaires et j’t’explose ! »

L'homme recula, dégaina sa longue épée à son tour et interrogea du regard son chef perché sur le tronc en travers de la route. Devait-il engager le combat ? Shinobi perçut la tension et dit, les mains en évidence : « J’accepte la discussion, mais je garde mes armes, et mes compagnons aussi. »

Pour autant les hommes ne l’écoutèrent pas. Ils en profitèrent pour s’emparer de force de sa choora. Le guerrier tenta de les en empêcher, mais ils se saisirent de lui. Edgarde engagea le combat de son côté. Face à elle, son adversaire parait chacun de ses coups.

Hiro sentit la colère monter en lui, une vague de puissance quitta alors son corps sous la forme d’un cri. Il dégaina lui aussi et se lança dans l’affrontement. Il blessa les deux hommes les plus proches, surpris par son attaque soudaine, mais ces derniers furent rapidement remplacés par leurs frères d’armes.

Coincés dans un petit espace entre leurs adversaires et leurs montures, Hiro et Shinobi peinaient à sa battre. Edgarde, quant à elle, fut assaillie par tout un groupe et tirée à bas de son destrier. Voyant ses compagnons en détresse recevoir blessure sur blessure, Amar fut le premier à se rendre.

A bout de forces, Hiro et Shinobi l’imitèrent rapidement, posant le genou à terre devant leurs ennemis. Le nombre aura eu raison d’eux. Ils furent alors dépouillés de leurs armes. Et d’un coup de pommeau à l’arrière du crâne, tombèrent inconscients...

 

 

***

 

 

L’orage s’installait dans les montagnes et les masses nuageuses en colère masquaient l’éclat des étoiles.

 Au coin d’une ruelle sombre,  Minami fit signe à Jodha de s’arrêter : « Attends-moi là, je vais vérifier qu’on ne nous tend pas un piège ». La température avait tant baissé cette nuit dans les montagnes qu’un nuage d’air chaud s’échappa de la bouche de la Wu-Jen. Jodha obtempéra. Elle vérifia instinctivement que sa dague était bien en place alors que sa compagne s’enfonçait dans les ombres de la ruelle.

 

« Qui va là ? » demanda une voix d’homme à moitié étouffée.

- Ce n’est que moi, répondit Minami.

- Approche, que je puisse te voir » ordonna l’autre, toujours tout bas, mais avec autorité.

Quand il put reconnaître le visage de la Wu-Jen, l’homme sorti de sa cachette, derrière une pile de bûches, jusqu’à entrer dans le fin rayon de lumière en provenance d’une lampe lointaine. Pour les yeux de Minami, cela était suffisant pour discerner ses traits. Des traits qu’elle connaissait bien : « As-tu ce que je t’ai demandé ?

- Bien entendu. Guju tient toujours parole » répondit-il en lui tendant un rouleau de parchemin.

La Wu-Jen s’en saisit, le parcourut rapidement : « Parfait, dit-elle simplement en tendant au petit homme une bourse d’argent.

- Et le reste de ma récompense ? demanda-t-il, inquiet, en la soupesant.

- Tout est en place ?

- Oui, comme convenu.

- Alors donne-moi cinq minutes, et tu l’auras.

- Et j’en suis ravi » conclut-il avant de disparaître dans l’ombre.

 

La Wu-Jen se tourna alors vers l’entrée de la ruelle et appela Jodha. Cette dernière arriva lentement, car sa condition d’humaine ne lui permettait de voir que très faiblement dans la nuit. Un éclair illumina le ciel, lui permettant de voir qu’elle avait presque atteint Minami, suivi quelques secondes plus tard d’un violent coup de tonnerre. Elle réprima un frisson. Cet orage n’annonçait rien de bon. Il fallait conclure, et vite. Elle demanda : « Où est ton informateur ?

- Il est déjà reparti. J’ai ce qu’il nous fallait, répondit Minami en agitant le rouleau de parchemin.

- Que dit-il ?

- Pas d’inquiétude, j’avais l’intention de te le lire. Écoutes. »

Minami déroula le parchemin et commença sa lecture. Pour Jodha, les mots étaient inintelligibles. Il y eut un nouvel éclair. Ses poils se hérissèrent. Elle tendit l’oreille, car le ciel grondait à nouveau. Elle ne comprenait toujours rien. C’est alors qu’elle vit la lueur dans les yeux de la Wu-Jen. Elle comprit, mais il était trop tard. Sa main n’atteignit jamais son arme.

Un autre éclair. Le tonnerre. La pluie commença à tomber. Elle restait immobile, incapable de bouger, hormis ses yeux. Elle était sous l’emprise d’un sort.

Une fois sa lecture terminée, Minami jeta le parchemin dans la boue. Il ne lui était plus d’aucune utilité. Elle avança vers Jodha et lui replaça le bras le long du corps : « Tu n’auras plus besoin de ça, désormais, dit-elle en s’emparant de sa dague. Tu n’as plus à te battre, plus à te défendre, ajouta-t-elle en lui caressant la joue avec la pointe de la lame. Pour toi, tout est fini. » Elle passa ensuite dans son dos et coupa une à une les lanières de son corset, qu’elle laissa tomber dans la boue à ses pieds. Elle lui susurra ensuite à l’oreille : « Tu n’atteindras jamais Talima, tu ne passeras jamais ses portes. Oh non, Talima n’est pas une personne, c’est le dernier Sanctuaire de Khalinga ! Et s’ils l’atteignent un jour, tous tes amis y périront de ma main. »

Intérieurement, Jodha bouillait. Mais sa volonté, aussi forte soit-elle, ne pouvait la libérer. Elle tenta alors d’appeler son dhole à l’aide. C’était là son dernier espoir. Mais elle ne sentait plus la présence de l’animal. C’était fini. Une larme apparut sur sa joue, et vint se confondre avec la pluie qui tombait maintenant à grosse gouttes.

Minami la délesta ensuite de sa ceinture, et entreprit de dérouler lentement son sari, en prenant soin de ne pas le faire trainer dans la boue : « J’espère que tu ne m’en veux pas de le récupérer. Un vêtement d’une telle valeur n’a rien à faire sur un cadavre. Ah, j’aurais aimé voir la tête que ferait Parvati si elle savait que son sari servirait à renforcer les pouvoirs de Khalinga, dit-elle en rigolant. Pas de chance, elle est morte depuis longtemps. »

Une fois l’étoffe entièrement déroulée, elle la rangea soigneusement dans son sac et déboutonna la brassière de l’ancienne danseuse, qui se retrouva alors nue, immobile sous la pluie battante.

« Vous pouvez garder les bottes » dit Minami en se tournant vers les ténèbres.

Guju fit son apparition, se frottant les mains, suivi de quatre hommes à l’air patibulaire. Minami se tourna une dernière fois vers Jodha : « Tu n’es qu’une Fille de Piya, tu mourras comme tel : nue dans la boue, abusée par ces hommes qui voient ta vraie nature. Un corps sans cœur, sans âme, sans destin aucun. Profite de tes derniers instants. Qui sait ? Tu y trouveras peut-être du plaisir. » Et elle a ajouta à l’attention de Guju : « Surtout, ne la ménagez pas !

- N’ayez crainte, elle en aura plus qu’il ne lui en faut. »

 

Folle, elle l’avait été, de croire à tous ces mensonges. Les dieux, la destinée. Rana, Chandra, les ermites, tous lui avaient menti. Elle avait quitté les Fille de Piya, elle mourait maintenant en Fille de Piya. Qu’avait-elle accompli ? Une vengeance, rien de plus. Pourquoi s’était-elle souciée de la Confrérie ? La Confrérie ne se souciait pas des gens comme elle. Et elle était morte, elle aussi.

Elle senti à peine le premier coup, qui la fit s’étaler dans la boue. On lui tint les jambes pour s’emparer de ses bottes. On les lui écarta. Un corps chaud la recouvrit. On saisit sa poitrine. Elle voulut libérer son esprit, comme autrefois, mais pour toujours. Disparaître sans souffrance. Mais le sort lancé par Minami lui paralysait également l’esprit. Elle resterait consciente jusqu’à son dernier souffle.

L’orage n’annonçait rien de bon.

 

Au lever du jour, dans la ruelle, le cadavre d’une Fille de Piya, recouvert de boue, n’attirait plus l’attention que des chiens errant, affamés. Ils trouvaient là de quoi reprendre des forces avant le début de Madan. Les hommes, quant à eux, n’en avaient cure.

 

 

 

***

 

 

Hiro ouvrit les yeux. Un fort grincement métallique l’avait tiré de son sommeil. L’arrière de son crâne lui faisait terriblement mal. Il y porta la main et découvrit une énorme bosse. Ses cheveux étaient poisseux, et du sang recouvrait maintenant ses doigts. Il se souvint. La forêt, le guet-apens, sa reddition.

Sans surprise, il découvrit qu’il se trouvait au fond d’une cellule froide, sombre et humide, fermée par une solide grille en fer. Il était seul et se demanda où pouvaient bien être ses compagnons. Il se leva alors péniblement. La tête lui tournait, sa vision était trouble. Il s’accrocha aux barreaux pour regarder à l’extérieur de sa cellule. Elle donnait sur une pièce sans fenêtre, faiblement illuminée par un feu dans un âtre. Il distingua une table, un coffre, une sorte de statue et un bureau couvert d’objets. Mais quand sa vue revint, il fut saisi d’horreur. L’âtre servait à chauffer au rouge les inquiétants outils disposés sur le bureau, la table n’était autre qu’un chevalet d’où pendaient des sangles et des chaînes et la statue : une cage métallique remplie de pointes visant à percer de mille trous le corps des malheureux qu’on y enfermait.

Le Naaresh faillit vaciller à la vue de ces instruments de torture, mais la voix de Shinobi le fit reprendre ses esprits : « Hiro ? Tu vas bien ?

- Oui. Un peu mal à la tête, mais ça va. »

Un bruit fit sursauter le Naaresh. Un hurlement de rage suivi d’un coup violent porté sur les barreaux d’une cellule. C’était Edgarde, sans nul doute, qui tentait par la force de retrouver la liberté.  Hiro demanda alors au guerrier : « Et Amar ?

- Il médite.

- C’est fort utile, ironisa Hiro.

- Il a tenté d’utiliser sa magie, expliqua Shinobi, mais apparemment quelque-chose l’en empêche. Je crois qu’il a parlé d’anti-magie. 

- C’est bien notre veine. Quelle idée de nous jeter dans la gueule du loup ! s’emporta Hiro.

- Il fallait qu’on la rencontre de notre propre initiative, répondit Amar, se mêlant depuis sa cellule lointaine à la conversation. Il le fallait avant que ce soit elle qui nous trouve.

- Ses sbires, eux, nous ont trouvés. Et ils ont tué Orchidia ! cria le Naaresh. A suivre tes idées stupides, voilà où nous en sommes ! Aux mains de cette Alice, dans une salle de torture entourée de magie !

- Si tu n’étais pas d’accord, tu aurais pu le dire, répondit Amar. Ou bien partir avec les autres ! Tu n’es jamais d’aucune utilité, de toute façon !

- Moi ? D’aucune utilité ? s’offusqua Hiro.

- Arrêtez, tous les deux ! ordonna Shinobi. Il est inutile de vous battre entre vous. Gardez vos forces pour l’épreuve qui nous attend. Si nous y survivons, vous pourrez régler vos comptes comme bon vous semble. »

 

Hiro soupira. Le guerrier avait raison. Mais Amar ne perdait rien pour attendre. Une fois sorti d’ici, il lui montrerait une fois pour toutes de quoi il était capable. Après cela, le moine y réfléchirait à deux fois avoir de le dénigrer comme il en avait pris la fâcheuse habitude.

Il s’assit dans la poussière du sol froid, le dos contre le mur de pierre brute, humide et dont certaines arrêtes coupantes lui firent regretter son geste un peu brusque. Il regarda à travers les barreaux. Les reflets orangés des flammes dansaient sur les murs et les instruments de torture qui l’attendaient. La torture mentale avait commencé à leur seule vue, amenant avec elle une douleur imaginaire, profonde, déjà insoutenable. Et un début de désespoir, rythmé par les coups portés par Edgarde sur sa cage. Une lutte vaine. Le Naaresh baissa la tête. Il ne pouvait qu’attendre.

 

Hiro ouvrit les yeux à nouveau.

S’était-il écoulé des secondes ? Des minutes ? Des heures ? Quoi qu’il en soit, son stress n’aurait pas dû lui permettre de s’endormir. Ce devait être son coup derrière la tête. Il la releva péniblement, et c’est alors qu’il aperçut l’homme qui se tenait devant sa cellule. Sa silhouette aux larges épaules et aux muscles saillants impressionna le Naaresh, qui ne pouvait distinguer ses traits dans l’obscurité de la prison. L’homme siffla à son attention : « Viens par-là ! » ordonna-t-il d’une voix rauque et autoritaire, empreinte d’un fort accent colonial, tout en tournant une clé dans la serrure de la cellule.

Hiro ne bougea pas. La porte était ouverte, mais il n’avait ni la force ni l’envie de s’opposer à cette montagne de muscles.

L’homme répéta, impatient : « Viens ici ! Ne m’oblige pas à venir te chercher ! »

Bien que conscient du danger, Hiro ne bougea toujours pas. Il baissa la tête, résigné à souffrir, puis mourir. L’homme entra alors dans la cellule, saisit le Naaresh par le col et le traîna au dehors jusque devant le chevalet. Hiro se laissa faire. D’une poigne de fer, l’homme le souleva alors et l’installa lourdement sur l’appareil de torture. Il l’y sangla puis vint se poster devant son visage : « C’est très simple. Vous transportiez avec vous un objet de très grande valeur pour ma maitresse. Elle veut savoir qui vous a envoyés le chercher, et où se trouvent les autres, dit le bourreau d’un ton posé et suffisamment fort pour que tous puissent l’entendre. Si l’un d’entre vous parle, aucun mal ne vous sera fait. Dans le cas contraire... »

Il laissa sa dernière phrase en suspens et montra ostensiblement au Naaresh une longue aiguille de métal. En la voyant, Hiro tenta de rassembler ses dernières forces. Il ne devrait pas craquer.

« Parle ! » ordonna l’homme. Mais le Naaresh resta silencieux. “Comme tu voudras, continua-t-il donc. Tu es bien faible, je ne vais donc pas y aller trop fort... au début.” Il lui saisit le bras et lui planta l’aiguille dans le nerf au niveau du coude. Hiro serra les dents, grimaça, mais tint bon. Le bourreau fit alors le tour du chevalet et réitéra le procédé avec son autre coude. La douleur était vive, mais Hiro se retint de crier. Il avait encore les remarques cinglantes d’Amar en tête, et ne voulait pas être considéré par ses compagnons, qui l’observaient, comme le maillon faible du groupe. Son tortionnaire lui retira alors l’une de ses bottes, et dit : « Tes amis souffrent avec toi, et ils souffriront encore après ta mort. Toute cette barbarie n’est pas nécessaire. Tu peux y mettre fin. Il te suffit de me répondre. Qui vous a envoyés ? Où sont les artefacts ? »

Malgré sa peur, le Naaresh refusa de répondre. Le bourreau enfonça soudainement une troisième aiguille, de presque toute sa longueur, entre ses orteils. Surpris, Hiro poussa un hurlement de souffrance. La douleur était remontée depuis son pied, parcourant tout son corps, le brûlant de l’intérieur. Edgarde cria : « Sale brute ! Viens affronter quelqu’un de ta taille ! » tout en essayant, toujours aussi vainement, de faire sauter la porte de sa cellule hors de ses gonds, à la seule force de ses bras. Amar regardait la scène, impassible. Mais pour Shinobi, c’en était trop. Il devait faire quelque-chose. Il se concentra et, soudain, une belette se tenait à sa place dans la cellule. Discrètement, l’animal se faufila entre les barreaux, sous les yeux ébahis d’Amar. Le moine réalisa alors que la capacité qu’avaient les Hengeyokaïs à prendre une forme animale ne relevait pas de magie. C’était dans leur nature, raison pour laquelle le guerrier avait réussi sa transformation malgré le sort d’anti-magie Il nota cependant qu’il s’agissait là de la première fois qu’il voyait son ami choisir une autre forme que celle de la grue, qu’il affectionnait particulièrement.

Sous sa nouvelle apparence, Shinobi décida de faire le tour de la pièce afin d’étudier ses options, avant d’attaquer à mains nues l’imposant bourreau. C’est ainsi qu’il s’aperçut qu’autour de la pièce principale étaient disposées cinq cellules. Ses compagnons et lui-même en occupaient une chacun. Une forme apparaissait au fond de la cinquième, mais il n’arrivait pas bien à la distinguer. Il tenta de s’en approcher. Mais le son de ses petites griffes sur la pierre trahit sa présence. Le bourreau le vit et regarda immédiatement en direction de sa cellule. Il savait que le guerrier avait cette faculté, mais il était pourtant seul dans la pièce. Il devait être particulièrement coriace pour avoir autant confiance en lui : « Je vois que l’un d’entre vous pense pouvoir jouer les héros, dit-il. Voyons qui est le meilleur à ce petit jeu ! »

Il désangla Hiro du chevalet et, sans quitter la belette des yeux, le souleva pour venir l’installer, debout dans la cage. Hiro tenait à peine sur ses pieds, mais il dut lutter pour rester droit et ne pas s’appuyer sur les multiples pointes qui en tapissaient l’intérieur. Le bourreau empoigna une manivelle située à l’extérieur de la cage et dit en la tournant très lentement : « Maintenant, tout le monde va rentrer bien gentiment dans sa cellule. »

Shinobi avait été stoppé net dans son exploration. Il aurait voulu se jeter sur le bourreau et sauver Hiro. Mais les cris de douleur de son ami et la vue du sang qui commencer à couler hors de la cage à mesure que la manivelle tournait l’obligea à se raviser. Même s’il parvenait à battre son ennemi, l’état du Naaresh finirait par atteindre un stade critique. Le guerrier se faufila donc dans sa cellule, et y repris sa forme initiale. « Sage décision. Ce serait dommage de te retrouver responsable de la mort de ton ami. » dit l’homme à Shinobi.

Il tourna la manivelle dans le sens inverse, et Hiro hurla une nouvelle fois lorsque les pointes quittèrent sa chair, laissant un nouveau flot de sang s’écouler sur le sol poussiéreux. Une fois la cage ouverte, le Naaresh fut tiré jusqu’à la cellule déjà occupée par Amar, laissant sur son passage une trainée de liquide écarlate. L'homme referma la cellule et vint se placer devant celle de Shinobi : « Je vous laisse réfléchir un moment, le temps que votre ami se vide de son sang. Quand je reviendrai, si vous vous décidez à parler, peut-être que je pourrai encore le soigner. Qui sait ? » Il haussa les épaules pour illustrer ses derniers mots et quitta la pièce. Aussitôt, Shinobi se plaqua contre les barreaux de sa propre cellule pour tenter d’apercevoir son ami : « Hiro ? Hiro, tu tiens le coup ? » demanda-t-il avec inquiétude. Mais il ne reçut pour toute réponse du Naaresh qu’un long râle empreint de douleur. « Amar, peux-tu le soigner ?

- Pas avec ma magie » soupira le moine, déjà penché sur le corps blessé de son ami.

Le guerrier mit un coup de poing dans les barreaux et s’éloigna vers le fond de sa cellule, commençant à faire les cent pas. Un court silence s’installa, qui permit à Amar d’entendre des voix. La porte ne devait pas être totalement refermée, et derrière elle, deux personnes parlaient. Elles s’exprimaient en Celtoran, langue qu’il ne maitrisait pas encore. Il reconnut la voix de leur bourreau, toujours aussi rauque, mais bien moins sévère. Il répondait aux questions d’une femme à la voix douce et musicale. Pourtant, il était indéniable qu’elle avait autorité sur lui, et qu’il la respectait. Le moine tendit l’oreille. Peut-être arriverait-il à comprendre un minimum d’information qui leur serait utile.

Shinobi, toujours inquiet pour Hiro, revint à la charge : « N’y a-t-il donc rien que tu puisses faire ? demanda-t-il.

- Chut ! Attends !

- Quoi ?

- C’est elle, c’est Alice !

- Alice ? Tu es certain ? demanda le guerrier en tendant l’oreille à son tour.

- Oui, même si je n’en ai pas la preuve. Cela ne peut être qu’elle.

- Et...tu comprends ce qu’elle dit ?

- Non, mais je pourrai...

- Si tu ne comprends pas, alors oublie-la, tempêta Shinobi. La priorité, c’est de sauver Hiro, maintenant !

- Hiro ne risque pas de mourir, dit calmement le moine. Il va s’en sortir. Laisse-moi écouter.

- Il va s’en sortir, tu dis ? Tu as vu son état ?

- Il est faible et ses blessures sont impressionnantes, oui. Mais elles ne sont que superficielles. Elles se refermeront d’elles-mêmes. » Le moine continua d'écouter la conversation en silence jusqu’à ce que les voix faiblissent, puis disparaissent. « Ils sont partis » dit-il simplement.

Tel un animal enragé, Edgarde agrippa les barreaux de sa cellule. Elle banda ses muscles et tenta de faire bouger la grille dans un hurlement féroce. Mais rien ni fit, la grille resta en place. Shinobi s’assit dos aux barreaux de sa propre cellule. Il poussa un court soupir de frustration et dit comme pour lui-même : « Que sommes-nous venus faire ici ? Nous voilà prisonniers de celles que nous pourchassons. Et Hiro va mourir.

- Hiro ne mourra pas, dit Amar.

- Inutile de minimiser, Amar. Nous avons atteint la fin. Faisons comme notre ami et mourons avec honneur.

- Hiro va s’en sortir, insista le moine. C’est la vérité ! »

Une voix retentit alors depuis le fond de la dernière cellule. Une voix d’homme, ancienne, et mélancolique : « Oui ! Seule compte la Vérité ! »

Shinobi se releva aussitôt, surpris par cette intervention. Il tenta de percer du regard l’obscurité de la prison, afin de distinguer ce mystérieux interlocuteur.

« Qui êtes-vous ? lança-t-il dans le vide.

- Moi ? Un aveugle, comme les autres, répondit la voix.

- Un aveugle ? interrogea Amar.

- Nous sommes tous des aveugles.

- Tous ? Combien êtes-vous là-dedans ? demanda Shinobi.

- Il y a vous, et il y a moi.

- Nous ne sommes pas aveugles, dit calmement le moine.

- Ouais, ch’ui pas miro ! ajouta presque poliment Edgarde depuis l’autre bout de la pièce.

- ...tous des aveugles, répéta la voix. C’est la Vérité.

- Et que faites-vous ici ? Que vous veut Alice ? voulut savoir le moine.

- J’ai fui le bruit.

- Quel bruit ?

- Le bruit de la ville. Oui, le bruit de la ville » répéta la voix, plus bas. Elle ne cessait de bredouiller alors que Shinobi continuait de la questionner : « Quelle ville ?

- ...une bête. Comme une bête à l’agonie...

- Mais de quoi parlez-vous ? s'impatienta le guerrier.

- Le bruit...les râles d’une bête...la ville...à l’agonie...

- Cet homme est fou, décréta Shinobi. Il ne nous aidera pas à sortir d’ici.

- Je pourrais vous guider.» dit la voix, tout en se rapprochant. Son propriétaire apparut alors, les yeux clos, derrière les barreaux de sa propre cellule. Sortant ainsi de l’ombre, Amar et Shinobi purent distinguer ses traits : ceux d’un homme de grand âge à la peau ridée et d’une pâleur spectrale. Sa barbe ne comptait plus que quelques filaments, fins et gris, entremêlés sous son menton telle les toiles de poussière qui ornaient le plafond.

À sa vue, Shinobi éclata : « Nous guider ? C’est le comble ! Se faire guider par un aveugle ! » Ce à quoi le vieillard répondit : « Nous sommes des aveugles guidés par des aveugles...

- Parfait ! lâcha simplement le guerrier, en se détournant d’agacement.

- Attends, dit Amar, cela doit avoir un sens caché.

- La Vérité nous est cachée, approuva le vieillard.

- Et comment la trouver ? demanda Amar.

- Il vous suffit d’ouvrir les yeux.» L’étrange vieil homme ajouta le geste à la parole. Il regardait maintenant fixement le moine. Impossible dans cette obscurité de voir la couleur de ses yeux, mais Amar en était certain, il le voyait bel et bien. « Vous n’êtes pas aveugle, dit le moine.

- Nous sommes tous des aveugles... »

Ignorant la réplique, Amar interrogea : « Mon ami est souffrant, et ma magie est inutilisable. Vous dites pouvoir nous guider ; comment puis-je le sauver ?

- Il vous suffit d’ouvrir les yeux, répondit très lentement le vieillard, tout en pointant d’une main squelettique un petit coffret ouvert sur l’établi, au milieu des outils de torture. Tu trouveras là ce que tu cherches.

- Vous dites que le contenu de ce coffre sauvera Hiro ?

- Ne crois pas ce que je te dis, répondit le vieillard à nouveau énigmatique, tout en regagnant l’obscurité de sa cellule.

- Pourquoi ? demanda Shinobi qui avait suivi la conversation, auriez-vous menti ?

- Ne rejette pas ce que je te dis... »


 

Le guerrier interpella le vieil homme, mais ce dernier ne répondit plus. « Nous voilà bien avancés. Enfermés avec un vieux fou !

- Il nous a peut-être donné une solution, dit Amar. Peux-tu atteindre ce coffret ?

- Oui, sans doute. Mais même si son contenu aide Hiro, il ne nous fera pas sortir d’ici. »

Un bruit métallique retentit soudain. Quelque chose était tombé au sol devant la cellule du vieillard. Shinobi aperçut un second objet suivre le précédent, en provenance de l’obscurité, accompagné d’un : « Tous des aveugles ».

Intrigué, Shinobi reprit sa forme animale et s’approcha des objets. Il s’agissait de fines tiges métalliques. N’y voyant aucun intérêt, il se dirigea ensuite vers le coffret en bondissant sur l’établi. Il prit soin d’éviter de faire tomber les outils afin de ne pas attirer plus l’attention dans la pièce. Le coffret était entrouvert. Il y découvrit des petites fioles d’un liquide bien connu. Il en saisit une entre ses dents, une seconde sous une patte et fila en vitesse vers la cellule où gisait Hiro.

Amar accueillit ce présent avec un grand sourire et s’empressa de les faire boire à son ami. En quelques minutes, les plaies du Naaresh se refermèrent et son teint redevint ambré.

« Merci, dit-il lorsqu’il put enfin se redresser.

- Remercie le vieux fou, dit Shinobi, redevenu bipède. Je n’imaginais pas trouver ces potions dans un tel endroit. Je te félicite, tu as été courageux ! »

 

Soudain, ils entendirent le son caractéristique de la pierre frottant la pierre, suivi d’un cri d’effort. Quelque chose frappa violement des barreaux avant de s’écraser sur le sol dans un bruit sourd. « Hé ! cria Shinobi à l’attention d’Edgarde. Mais qu’est-ce que tu fais ? Tu vas faire revenir notre hôte.

- J’veux v’nir avec vous, répondit la barbare, qui avait réussi à desceller une pierre du mur pour l’envoyer contre la grille de sa prison.

- Elle a raison, dit Hiro, nous devons sortir d’ici.

- Maintenant que tu es remis, peux-tu crocheter la serrure ? demanda le moine.

- Je n’ai pas mes outils. »

Shinobi repensa alors aux tiges métalliques jetées au sol. Il changea à nouveau de forme et partit à leur recherche sur le sol poussiéreux. Il les rapporta au Naaresh et repris sa forme humaine hors de la cellule, fouillant la pièce à la recherche d’armes. Il n’y trouva malheureusement rien de plus utile qu’un tisonnier. Pendant qu’Hiro s’affairait sur la serrure de la cellule, il demanda à Amar : “As-tu saisi quelque chose de la conversation d’Alice ?

- Seulement quelques mots. Elle a parlé de Raj, de Mohabat et d’un voyage, je crois.

- Nous savons que Raj veut les artefacts. Elle doit prévoir de lui livrer l’armure.

- S’il est encore à Mohabat, la ville a peut-être résisté, espéra Amar.

- Ou bien il l’occupe, maintenant. Dans tous les cas, nous devons l’empêcher de la livrer.

- Ça y est ! » triompha Hiro lorsque la cellule s’ouvrit.

Libéré, il s’attaqua à celle d’Edgarde. Amar, quant à lui, chercha également de quoi se défendre alentour. Il jeta son dévolu sur un balais dont il ôta la paille pour ne conserver que le manche. La barbare fut libérée à son tour. De rage, elle démolit le chevalet. Se saisit d’un des robustes pieds en bois et réduisit en copeaux l’établi, jetant à travers la pièce tous les outils qui y étaient déposés. Le coffre, situé juste à côté subit le même sort. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’une fois la barbare calmée, les compagnons découvrirent leurs effets au milieu des débris du coffre.

Ils s’empressèrent de s’équiper, car le vacarme causé par la barbare ne tarderait pas d’attirer quelqu’un. Cette dernière, dont l’armure de peau de tigre n’avait point été retirée, faisait le guet à la porte. Amar aida tour à tour Shinobi et Hiro à sangler leurs armures de cuir. Retrouvant ainsi ses outils, Hiro se dirigea vers la dernière cellule afin de libérer son occupant, mais ce dernier refusa : « Je ne suis qu’un vieux fou, dit-il. Ouvrez les yeux, vous êtes vos propres guides. Que la Vérité soit avec vous.

- Comme il vous plaira, dit Amar, pressé de fuir l’endroit.

- Merci, ajouta Hiro, plein de reconnaissance envers celui qui lui avait sauvé la vie. Bonne chance à vous ! »

 

Depuis qu’elle montait la garde, Edgarde n’avait vu ni entendu personne. Il n’y avait à l’extérieur de la pièce qu’un long tunnel obscur, faiblement éclairé à sa droite comme à sa gauche par des torches lointaines accrochées aux murs près de portes closes. Trouvant ses compagnons fin prêts, elle leur fit signe que la voie était libre et ils s’immiscèrent dans le tunnel.

Amar prit les devants, et choisit la porte de gauche, un peu plus proche. Il ne saurait expliquer son choix. Quelque chose, derrière, l’attirait. D’ailleurs, il ne prit aucune précaution pour l’ouvrir. Il abaissa la poignée, et poussa. Hiro, non loin derrière lui, serra les dents, s’attendant à un piège. Mais rien ne se passa.

La porte donnait sur une petite pièce dont les murs étaient couverts d’étagères sur lesquelles s’amoncelaient bocaux, livres et parchemins. La plupart abandonnés depuis longtemps sous une épaisse couche de poussière. Le tout baignait dans une lumière violacée dont l’onde provenait d’un grand cristal aux allures de miroir, posé sur un bureau de bois devant lequel était assise une silhouette encapuchonnée.

Shinobi dégaina aussitôt et l’interpella : « Vous, levez-vous et montrez vos mains, doucement ! » La silhouette resta immobile. Sans aucune réaction, si ce n’est un léger hochement de tête, lancinant, régulier. A bien y regarder, en phase avec les vibrations du cristal. Le guerrier répéta ses ordres, mais n’eut toujours aucune réponse. Il avança alors prudemment et posa le plat de sa choora sur l’épaule de l’individu.

Sa tête tomba, puis se releva brusquement. Le cristal cessa de vibrer et sa lumière devint plus pâle. Shinobi recula, laissant la silhouette se relever et se tourner vers eux. C’était une jeune femme vêtue d’une robe en soie vert sombre qui épousait parfaitement ses formes, par-dessus laquelle tombait un manteau de laine de la même couleur dont le capuchon tomba lorsqu’elle releva la tête. Les compagnons furent alors subjugués par la beauté de sa peau pâle, de ses yeux verts, brillants comme des émeraudes et de sa chevelure ondulée d’un roux éclatant, cascadant sur ses épaules. Et, comme pour parfaire cette image, la femme leur sourit. Elle ne semblait en aucun cas perturbée par leur présence devant elle.

« Vous êtes Alice, dit simplement Shinobi, tout en maintenant la femme, bien que désarmée, à distance raisonnable de la pointe de son épée.

- En effet, dit-elle d’une voix douce.

- Et nous sommes...

- La Compagnie Kréhol, le coupa Alice. Quel nom ridicule !

- J’te permet pas ! beugla Edgarde.

- Je me passe de votre permission ! coupa froidement la femme. Vous n’auriez jamais dû mettre les pieds ici. Cependant je vous remercie de l’avoir fait. Vous m’avez apporté un beau trophée, ajouta-t-elle, faisant allusion à Sher Ka Jidll. Je dois avouer que vous êtes doués. Comment m’avez-vous trouvée ?

- Vous n’avez pas été assez discrète, dit Shinobi.

- Om Kapoor, conclut Alice. J’aurais dû m’en douter. Cet homme est si faible. Sans sa femme il serait à ma merci.

- Où est l’armure ? demanda le guerrier avec autorité, avant que la conversation ne lui échappe.

- Déjà loin » dit Alice. Elle se tourna vers le cristal et récupéra un petit objet enchâssé dans un socle à son pied. Le cristal s’éteignit lorsqu’elle ajouta : « Et moi aussi. »

Sentant un danger imminent, Amar débuta une incantation afin de protéger ses compagnons. Mais il était trop tard. Alice pointa son doigt vers lui et, dans un claquement assourdissant, il s’en échappa un éclair de puissance si intense que tous autour en furent aveuglés. La jeune femme disparut ensuite dans un nuage de fumée noire qui envahit toute la pièce en une fraction de seconde. Touché par la décharge, au milieu de cette obscurité, le moine se mit à briller. Sa peau prit une teinte jaune orangé, incandescente. Il regarda ses compagnons, horrifié, et commença à crier. Il brûlait.

Sa peau, noircie, tomba en lambeaux et sa chair se consuma à son tour, rongée peu à peu. Elle brillait puis partait en poussière. Le moine hurlait, de peur et de douleur, sous le regard de ses compagnons, incapables de faire quoi ce soit pour le sauver, condamnés à être spectateurs de sa mort. Le sort l’avait privé de ses mains et s’attaquait maintenant à ses bras. Sa cage thoracique était à vif sous ses habits en feu. Son visage commença également à briller et à se consumer. Bientôt, dans le squelette de son crâne ne restaient plus que ses yeux horrifiés. Comme fait de lave en fusion, son corps était la seule source de lumière au milieu du nuage noir. Dans un son ignoble, comparable à celui d’un feu de forêt où les craquements étaient ses organes qui éclataient, ses hurlements de douleur perdurèrent jusqu’à ce que ses os même finirent par disparaître dans une ultime gerbe de feu.

Le silence et les ténèbres revinrent. Amar n’était plus. Choqués par la disparition de leur ami, aussi rapide que spectaculaire, Hiro, Edgarde et Shinobi mirent quelques minutes à recouvrer leur esprit, enveloppés de vapeur d’obscurité. Edgarde fut la première à briser le silence : « Elle a tué tartagnole, dit-elle, incrédule.

- Et elle va nous le payer ! promit Shinobi.

- Sûrement, approuva Hiro, mais il faudra d’abord sortir d’ici. Seulement, on n’y voit rien. »

Force était de constater que le seul membre de leur groupe capable de les éclairer venait de s’éteindre à jamais. Il leur faudrait trouver une solution pour s’en sortir par eux-mêmes. Tous trois tentèrent, malgré les récents événements, de se creuser les méninges à la recherche d’une solution. Les minutes passèrent sans qu’aucune idée ne leur vint. Edgarde poussa un cri d’exaspération. Et c’est précisément à ce moment que Hiro perçut un changement. Il réalisa qu’il voyait maintenant la nappe de brouillard qui l’entourait et se déplaçait autour d’eux. Ce qui signifiait deux choses : il y avait quelque part une source de lumière mais également une sortie par laquelle le nuage d’obscurité s’engouffrait. Il suivit les volutes jusqu’à une fente dans le mur, d’où provenait une lumière diffuse. Il appela alors : « Edgarde, viens m’aider. » Cette dernière ne l’aida pas mais fit le travail à sa place, tirant la paroi de pierre qui s’ouvrit aussi facilement qu’une porte. Le nuage s’engouffra dans le passage et se dissipa, dévoilant sur son passage une étroite galerie. Les trois compagnons l’empruntèrent et, après un coude, débouchèrent sur un nouveau mur entrouvert marquant la sortie de ce passage secret emprunté par Alice dans sa fuite. Edgarde s’en chargea à nouveau.

De l’autre côté, ils découvrirent un étrange mécanisme fait de cordes, de rouages et de contre-poids. Le tout remontait le long des parois d’un puit au fond duquel ils se trouvaient. Shinobi conclut : « Nous allons devoir remonter.

- Par-là ? s'étonna Hiro en désignant les cordages. On ne voit même pas la sortie, fit-il remarquer.

- Oui, confirma le guerrier, par-là. J'ai déjà vu un système similaire dans les montagnes. C’est un élévateur. »

Il tira sur l’une des cordes et commença à faire remonter les contre-poids. Edgarde lui vint en aide et, bientôt, une plateforme en bois robuste descendit jusqu’à eux. Tous trois s’y installèrent. Hiro tira sur un long levier après en avoir desserré le frein, et ils commencèrent leur ascension, accompagnée du son métallique des roues dentées qui s’engrenaient. Lentement, la sortie se rapprochait. Armes au clair, le cœur battant, ils se préparèrent à être reçus à l’arrivée par une horde d’ennemis. Quand la plateforme s’immobilisa sur un palier au milieu d’un large escalier de pierre en colimaçon, il n’y avait personne. Shinobi fit un pas hors de l’élévateur, prudemment. Du bruit l’avertit que quelqu’un se trouvait en haut. Ni une ni deux, il se précipita dans l’escalier, montant les marches quatre à quatre. Ce ne pouvait être qu’Alice. Il devait la rattraper. Oubliant ses compagnons qui peinaient à le suivre, il arriva bientôt au sommet.

Il pénétra ainsi dans une pièce carrée contenant un lit une grande armoire en bois et quelques étagères, déchargées de leurs livres qui tapissaient maintenant le sol en parquet. Un coffre ouvert au pied du lit débordait de tissus et parchemins, amoncelés comme s’il venait d’être fouillé à la va-vite. Au-dessus de sa tête, la charpente était visible et soutenait un toit pyramidal. Chacun des quatre murs était percé d’une fenêtre encadrée de rideaux. L’une d’elle était ouverte et une brise attirait le tissu à l’extérieur, dans le vide de la nuit.

Quand Hiro et Edgarde arrivèrent, le guerrier dit simplement : « Elle est partie.

- Partie !? s'étonna Hiro. Mais nous sommes en haut de la tour !

- Elle s’est envolée, par-là, expliqua Shinobi en désignant la fenêtre ouverte. C’est terminé pour cette fois. » Il rengaina son arme et s’approcha de la fenêtre pour scruter les cieux étoilés. Au loin, les nuages noirs en provenance du Daar s’amoncelaient sur les montagnes, présageant de l’arrivée de Madan. Et en contrebas, la forêt était calme et silencieuse, mis à part le hululement lointain d’une chouette.

En se retournant vers l’intérieur de la pièce, il trouva Hiro à genoux sur le sol en train de remuer le désordre environnant : « Que fais-tu ? lui demanda-t-il.

- Je cherche quelque chose d’utile, répondit le Naaresh, les larmes aux yeux. Le moindre indice pour la retrouver, et venger Amar.

- C’est inutile, dit Shinobi. Cette sorcière a eu le temps de faire son petit ménage. Il ne restera rien. »

Ces mots résonnèrent dans l’esprit du Naaresh comme un avertissement de plus qu’ils n’avaient pas écouté. Sorcière. Tous la qualifiaient ainsi chez Om Kapoor. Mais savaient-ils réellement de quoi ils parlaient ? Car une sorcière, elle en était bien une, au sens propre, et une sorcière très dangereuse. Elle avait raison, ils n’auraient jamais dû venir ici. Maintenant Amar l’avait payé de sa vie.

Edgarde entra alors dans une rage incontrôlée et démolit de ses poings la grande armoire, faisant voler en tous sens les soieries qu’elles contenaient, mêlées de brisures de bois verni. Prudemment, Shinobi la rejoignit et tenta de l’apaiser d’une tape sur l’épaule : « Nous la retrouverons, promit-il. Mais pour le moment nous devons partir. Nous ne pouvons pas rester coincés en haut de cette tour. Redescendons, avant que les gardes ne viennent nous cueillir. »

En effet, même si le Hengeyokaï pouvait changer de forme, son énergie n’était plus suffisante pour une métamorphose supplémentaire. Et dans tous les cas, il n’aurait pas pu être suivi par ses compagnons. L’escalier était leur seule issue. N’entendant personne monter, ils s’y engagèrent discrètement. Ils passèrent le premier pallier, l’élévateur était toujours là. Shinobi ne s’arrêta pas et continua sa descente. Au second pallier, il fit signe de ralentir car une porte se détachait sur sa droite. Celle-ci s’ouvrit et un homme apparut dans l’encadrement. Il ne s’attendait pas à tomber face à trois intrus, armes au clair.

Shinobi le saisit et le tira vers lui hors de la pièce. Il sa plaça sans son dos et lui tint fermement les bras afin qu’il ne puisse atteindre son arme. Edgarde lui envoya un violent direct dans la mâchoire, l’empêchant d’appeler à l’aide. Hiro referma délicatement la porte, car de l’autre côté, il distingua un grand dortoir. Impossible de savoir si les lits étaient occupés, mais mieux valait ne pas prendre le risque de réveiller les éventuels dormeurs. Edgarde empoigna ensuite la tête de l’homme qui se débattait dans les bras du guerrier, et d’un geste vif, lui brisa la nuque. Il cessa de bouger et Shinobi le déposa au sol. « Bien. Continuons ! » ordonna-t-il.

L’escalier déboucha au rez-de-chaussée et Shinobi aperçut face à lui ce qui semblait être la porte de sortie, vers la liberté. Il ne fut cependant pas en mesure de l’atteindre, car un homme surgit de derrière lui à la sortie de l’escalier et le projeta sur sa gauche. Le guerrier et son agresseur passèrent au travers d’une porte et s’étalèrent sur le sol dans une petite pièce adjacente.

Dans l’entrée, un autre homme s’attaqua à Hiro. Armé d’un long couteau dans chaque main, il enchaîna les coups à une vitesse impressionnante, obligeant le Naaresh à reculer en parant les attaques. Edgarde arma son bras pour lui venir en aide, malheureusement les pointes de sa zuhara se coincèrent dans une poutre. Elle l’abandonna ainsi pour se saisir de son autre arme. Entre-temps, Hiro, acculé, reçut plusieurs coups de lame au thorax. Déjà affaibli par la séance de torture, il s’effondra le long du mur. Transperçant son adversaire de part en part, la lame de la barbare vint se planter juste à côté de son visage.

Dans la pièce d’à côté, Shinobi était toujours en lutte. Le garde avait sorti un couteau que Shinobi envoya au loin d’un coup de pied dans le poignet. Il y ajouta un coup de coude dans le nez de son assaillant avant de rouler sur le côté pour se relever. L’autre fit de même et Shinobi le poussa contre une bibliothèque dont les livres tombèrent au sol. Le guerrier voulut ajouter un coup de pied afin de maintenir l’homme à distance le temps de ramasser sa choora tombée au sol, mais le garde saisit sa jambe et souleva le Hengeyokaï jusqu’à le faire retomber lourdement sur un bureau, qui se brisa en deux sous le choc. Il ramassa l’arme du guerrier et arma un coup d’estoc pour en finir. C’était sans compter sur Edgarde qui arriva derrière lui et lui explosa le crâne, comme à son habitude, à l’aide de sa zuhara, libérée de son entrave. Shinobi la remercia d’un signe de tête et saisit la main qu’elle lui offrait pour se relever. Il demanda : « Hiro ?

- Mort, répondit platement la barbare.

- Non, non, non ! » pesta le guerrier. Il bouscula Edgarde et sortit de la pièce. Il trouva son ami assis contre le mur, son armure ensanglantée. Il respirait encore. Son plastron présentait des entailles profondes et son sang coulait abondamment. Paniqué à l’idée de perdre un autre de ses amis, avec qui il avait tant partagé depuis le début de cette folle aventure, lors de leur éveil à Daarjing, Shinobi se mit à fouiller frénétiquement le corps du garde Celtoran qui gisait près de son ami. Par chance, il trouva à sa ceinture une fiole de potion qu’il fit boire au Naaresh. En l’absence du moine, ce liquide imprégné de magie devenait encore plus précieux, car il ne renfermait rien de moins que leur survie à tous trois. Shinobi soutint son ami le temps que la potion fasse effet, et à la suite d’Edgarde, ils quittèrent le manoir de la sorcière. Ils aperçurent des chevaux derrière le portail, à l’orée de la forêt, mais il leur fallait d’abord passer le fossé qui entourait le manoir. Sur le pont de pierre qui l’enjambait, Edgarde vit un objet brillant sur le sol. Elle le saisit et le relâcha immédiatement. Hiro, légèrement remis, demanda : « Qu’y a-t-il ?

-  Ça fait mal à la tête. » dit la barbare.

Le Naaresh constata qu’il s’agissait d’un cristal en forme de bâtonnet. Il s’en saisit dans un morceau de tissu et le mit dans son paquetage. Les compagnons montèrent sur les chevaux et filèrent au grand galop dans la nuit, s’éloignant le plus vite et le plus loin possible de ce lieu de malheur, où ils n’auraient jamais dû se rendre.

 

Ils atteignirent deux jours plus tard le monastère de Saanwaria. Émus par la nouvelle de la mort d’Amar, les moines les accueillirent à bras ouverts et leur permirent de séjourner au monastère le temps de recouvrer leurs forces.

C’est là qu’un matin, trouvant Hiro encore endormi. Edgarde, attirée par la curiosité, fouilla dans le sac du Naaresh à la recherche du cristal. Elle se rassit sur sa paillasse pour dénouer lentement le tissu qui l’entourait. Le bâtonnet translucide, aux faces parfaitement polies, reflétait vigoureusement les moindres rayons de lumières qui le touchaient. La barbare l’observa un moment avant de se décider à l’empoigner. Aussitôt, ses yeux se révulsèrent et elle tomba au sol, prise de convulsions. Elle sentit peu à peu son esprit quitter son corps pour entrer dans le cristal. Elle le serra fort, très fort, de peur qu’il ne s’échappe, jusqu’à que tout s’efface.

À son réveil, Hiro découvrit son amie étendue sur le sol. Il reconnut le tissu qui gisait près d’elle et compris ce qu’il s’était passé. La barbare remuait les lèvres, dans un murmure inaudible. Il la secoua comme il pouvait et appela à l’aide. Dans l’attente des secours, il tendit l’oreille. Edgarde murmurait bien dans la langue des Esprits. Sa langue. Shinobi accourut enfin, avec deux moines à sa suite. Hiro lui exposa la situation : « Elle n’est pas morte, elle murmure, dit-il enfin pour rassurer son ami.

- Elle murmure ? Et que dit-elle ?

-Ça n’a pas réellement de sens. En tout cas je n’en ai pas trouvé. »

Le guerrier approcha son oreille pour distinguer les murmures : « En effet, je ne comprends pas, approuva-t-il.

- C’est en No-Rei, la langue des Esprit.

- Donc tu comprends ?

- Eh bien, si on veut. Ce qu’elle dit c’est : L’aigle que la vie ne quitta pas attend la fin, entouré de celles que seule la lumière révèle, dans les mortelles saillies des sables incestueux, là où de la terre jaillit la couleur du ciel. Comme je disais, ça n’a aucun sens.

- Pouvez-vous la soigner ? Demanda le guerrier aux moines, penchés sur son amie.

- Elle semble fiévreuse, dit l’un d’eux. Nous pouvons traiter la fièvre, mais pour le reste, nous devrons d’abord découvrir de quoi il s’agit. Cela risque de prendre du temps. »

 

Cette nouvelle n’était pas des meilleures. Du temps, ils en manquaient déjà grandement. Alice était en fuite et détenait maintenant l’armure de Guangar Sardesh Singh, le seul des trois artefacts qu’ils avaient pu retrouver, et qu’elle comptait remettre à Raj. Et leur groupe ne cessait de diminuer. D’abord Jodha et Minami parties de leur côté à la recherche des Fanatiques, puis Amar, parti en fumée, et maintenant Edgarde. Ils n’étaient plus que deux, la guerre faisait rage dans tous le Sardesh et leurs ennemis se révélaient plus puissants et nombreux qu’ils l’avaient imaginé. Tout élus des dieux qu’ils étaient, sans aide, leur quête était vouée à l’échec.

 

 

 

***

 

 

Une clochette tinta.

Elle fut suivie du son caractéristique des portes qui coulissèrent pour se refermer. L’homme qui venait d'entrer sur la terrasse de bois vernie s’inclina très bas, bien que celui qu’il saluait se tenait de dos, à genoux. Il sirotait une tasse de thé, tourné vers le jardin intérieur de sa maison. Il déposa délicatement sa tasse sur une tablette de bois devant lui. Il jeta un dernier coup d’œil vers le calme de son jardin, calme que l’on venait indéniablement troubler. Quand ses paumes rejoignirent ses genoux, l’intrus compris qu’il pouvait prendre la parole : « Pardonnez-moi de venir troubler votre thé, Maître Hanzo.

- Tu es pardonné, Akito. Qu’y a-t-il ?

- Nous avons reçu la dernière réponse, Maître. Affirmative, également.

- Bien. Très bien. » dit Hanzo, pensif. Il prit une grande inspiration et se leva. Bien qu’il n’y ait qu’un seul témoin, les mots qu’il allait maintenant prononcer entreraient bientôt dans l’histoire de Naarjing. Il détourna le regard de la sérénité de son jardin et fit face au jeune Akito : « La guerre est inévitable, désormais. Convoquez la Table des Sept. Il est temps pour Naarjing d’élire un nouveau Shogun. »

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