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MYSTéRIEUSE MADAME A.

 

 

           

            Contrairement à Hiro, Shinobi ne laissait rien transparaitre de son malaise. Cependant, dans l’esprit du Naaresh qui luttait pour réprimer ses tremblements et sentait les premières gouttes de sueur couler sur ses tempes, il ne pouvait en être autrement pour son compagnon. Le guerrier Hengeyokaï n’avait tout simplement pas la même anatomie que lui, et sa propre part humaine s’exprimait devant cette situation embarrassante.

            De retour de sa tournée du domaine, Om Kapoor avait invité les aventuriers à le rejoindre dans son bureau, après s’être rafraichis et changés suite aux événements qui eurent lieu dans les champs. Ils se trouvaient donc maintenant dans la pièce même où ils étaient entrés par effraction quelques heures auparavant. En plus du maitre des lieux, deux de ses conseillers dont Naukar et quatre serviteurs étaient présents, à leurs places habituelles. Hiro savait que s’il avait omis de remettre un objet à sa place exacte, l’un d’entre eux s’en apercevrait certainement. S’il y avait une enquête, on ne tarderait pas à les soupçonner, Shinobi et lui, car ils n’avaient pas rejoint leurs chambres comme ils l’avaient annoncé, mais s’étaient promenés dans les jardins à proximité des fenêtres du lieu du crime. Et, pour ajouter à sa frayeur, Om Kapoor était en train de fouiller le tiroir de son bureau à la recherche d’un document qui, visiblement, ne s’y trouvait plus. Il grommela en sortant la quasi-totalité du contenu du tiroir, faisant augmenter le rythme cardiaque de Hiro, qui atteint son paroxysme lorsque Shinobi lui lança à son tour un regard inquiet. Om Kapoor éclata alors : « Par Asmald ! cria-t-il. Où ai-je bien pu mettre ce parchemin ?

            - Quel parchemin recherchez-vous, KapoorJi ? demanda très calmement Naukar.

            - Mais enfin, celui que j’avais préparé spécialement pour celui qui me rapporterait mon titre ! N’est-ce pas pour donner leur récompense à ces braves gens que nous sommes là, cher Naukar ?

            - Si, bien entendu, KapoorJi, répondit le conseiller en s’inclinant légèrement.

            - Alors, sais-tu où il se trouve ? demanda Om Kapoor, que l’attitude de Naukar semblait avoir quelque peu calmé.

            - KapoorJi, avez-vous songé à regarder dans l’autre tiroir ? proposa le conseiller. »

            Le maitre des lieux leva un sourcil. Le second conseiller présent, vêtu d’un ensemble orange et d’un turban assorti, retint un sourire et peignit sa longue barbe de la main pour cacher son amusement. La main droite posée à plat sur le bureau, Om Kapoor avança nonchalamment son autre main sur la poignée du tiroir de gauche et l’ouvrit. Il y jeta un coup d’œil rapide, avant de dire aux compagnons : « Pardonnez-moi ce contre-temps. Il m’arrive parfois d’oublier certaines choses, trop triviales pour mon grand esprit. » L’homme en orange pouffa, puis fit semblant de tousser lorsque son maitre se retourna. Om Kapoor lui fit alors signe de ranger dans le tiroir tous les éléments qu’il avait lui-même étalés sur son bureau. Il s’empara du parchemin contenu dans le tiroir de gauche et le déposa devant lui : « Chers amis, dit-il, comme je vous l’ai promis, il est temps pour vous de recevoir votre récompense. »

            Le rythme cardiaque de Hiro était revenu à la normale et un grand sourire se dessinait sur son visage. Même s’il n’avait rien trouvé, il pouvait considérer sa fouille réussie. Om Kapoor continua : « Vous m’avez aidé plus que vous ne le pensez. En signant ce document, je vous offre une parcelle de mes terres. »

            Hiro jubila. Lui, qui était fermier avant de commencer cette aventure en se réveillant un matin à Daarjing, eu subitement de grandes idées pour cultiver ces nouvelles terres, bien plus au Daar que celles qu’il possédait près d’Ohonu. Mais son rêve fut aussitôt tué dans l’œuf : « Bien entendu, continua Kapoor, vous y cultiverez du pavot, pour moi. Vous me vendrez votre production et je vous facturerai la main d’œuvre que je mets à votre disposition ainsi que le transport.

            - Attendez ! intervint Shinobi. Nous ne pouvons vendre qu’à vous ?

            - Bien entendu, répondit Kapoor, surpris. A qui d’autre ? »

            Amar se souvint que Om Kapoor avait mentionné un concurrent, responsable de l’incendie qu’il avait du aider à éteindre un peu plus tôt. Mais il trouva mal avisé de le mentionner alors qu’il recevait un cadeau d’une grande valeur de la part de son hôte. Il demanda tout de même : « Quelle part de la production de cette parcelle gagnerons-nous donc, une fois que nous aurons payé la main d’œuvre et le transport ?

            - Suivant les années, dit Naukar, environ la moitié.

            - Ce qui représente ? voulut savoir Hiro.

            - Jusqu’à huit-mille pièces d’or à l’année. Mais il vous faudra travailler la terre correctement pour maintenir la production.

            - Cela va de soi, dit le Naaresh.

            - Bien, voulut conclure Om Kapoor, il va me falloir le nom de votre compagnie pour rendre ce contrat officiel.

            - Eh, bien, c’est-à-dire, hésita Amar, nous n’avons pas vraiment de…

            - La Compagnie Kréhol ! »

            Edgarde avait beuglé ce nom sorti de nulle part, ce qui lui valut un regard ahurit de chacun des occupants de la pièce. Shinobi tenta de comprendre : « Kréhol ?

            - C’est un nom qui compte pour moi, dit simplement la barbare.

            - Ah, d’accord dit le guerrier.

            - Eh bien, si personne n’a d’autre proposition, on va dire la Compagnie Kréhol, accepta Amar.

            - Kré…hol, répéta Om Kapoor tout en inscrivant ce nom sur son contrat. Voilà ! »

            Il remit le parchemin à Hiro, qui était juste devant lui.

            « Merci. » dit poliment le Naaresh en s’inclinant respectueusement, dans la tradition de Naarjing.

           

            Les serviteurs invitèrent les aventuriers à quitter la pièce, mais Amar s’y refusa. Il fit les trois pas qui le séparaient du bureau de Om Kapoor et demanda directement : « Je me demandais, maintenant que nous sommes associés, avez-vous entendu parler d’une certaine Alice ? »

            Om Kapoor releva les yeux de ses papiers et dévisagea le moine pour répondre, d’un ton très fermé : « Alice, vous dites ? Non, cela ne me dit rien.

            - C’est une femme, voulut préciser Edgarde.

            - Oui, j’avais compris, répondit Kapoor, un peu perplexe.

            - Allons, faites un effort, insista Amar. Ce n’est pas un nom très commun.

            - Et son apparence non plus, ajouta Shinobi, aussitôt foudroyé du regard par sa compagne barbare.

            - Non, en effet, approuva Kapoor. Cependant, comme je vous l’ai dit, je ne connais pas cette personne. Cette femme, précisa-t-il pour Edgarde. Ni son nom, ni son apparence. Je vous prierai maintenant de cesser de m’importuner, j’ai du travail. Nous nous reverrons au dîner. »

            D’un geste de la main, il congédia à nouveau ses invités. Cette fois, des gardes en armure de cuir noir s’ajoutèrent aux serviteurs afin d’escorter les aventuriers à travers les couloirs jusqu’au salon principal. Là, on leur demanda de patienter le temps que leurs effets soient transférés vers leurs nouvelles chambres, plus adaptées à leur statut.

            Une fois les gardes éloignés, Shinobi prit la parole : « Nous n’avons rien trouvé dans son bureau, mais il est clair que Kapoor nous cache la vérité. Il connaît Alice. Nous devons trouver un moyen de le faire parler.

            - Dommage que Jodha ne soit pas là, soupira Amar.

            - Pardon !? s’étonnèrent en chœur Hiro et Shinobi.

            - Quoi ? demanda le moine, surpris par leur réaction.

            - C’est la première fois que tu regrettes la présence d’une femme, lui fit remarquer Hiro.

            - Voyons, se justifia Amar, ce n’est pas sa présence à elle que je regrette, mais celle de ses talents. Je pense qu’un Fille de Piya aurait certainement trouvé un moyen de lui tirer les vers du nez.

            - Me voilà rassuré, dit sarcastiquement Shinobi. Maintenant, réfléchissons. Comment le faire parler ? Qu’est-ce qui motive cet homme ?

            - Le pognon ? hasarda la barbare.

            - Oui, cela me semble évident, dit Amar.

            - Seulement nous n’avons aucune richesse. Le seul objet de valeur que nous possédons, nous ne pouvons absolument pas nous en séparer, dit Hiro en faisant allusion à l’armure de Guangar Sardesh Singh. Trouvons autre-chose. »

 

            Alors qu’ils se creusaient les méninges, une jeune femme s’avança vers eux d’un pas noble, dans un sari de soie vert pâle décoré de fil d’or. Ses nombreux bracelets ne constituaient qu’une partie des richesses qu’elle offrait au regard des visiteurs de la maison. Un rubis ornait son front en guise de bindi, et son collier de perles, si rares en Sardesh, valait à lui seul plus que toute une province.

            « Namasté, braves voyageurs, dit-elle d’une voix étonnamment grave et fière pour son jeune âge. Je suis l’épouse de M. Kapoor. »

            Les compagnons s’inclinèrent respectueusement en rendant à madame Kapoor son salut. Cette dernière continua : « Je tenais à vous remercier personnellement pour cette grande aide que vous avez apportée à mon époux. Vous lui avez littéralement sauvé la vie. Nous avons eu beaucoup de chance que ce titre de propriété soit arrivé entre vos mains. Les dieux en seront éternellement remerciés.

            - Bah, c’est juste un papier, dit Edgarde en haussant les épaules.

            - Ce…papier, comme vous dites, offrait à son porteur une part considérable des terres de mon époux. Quiconque s’en serait emparé aurait signé sa ruine. »

            Om Kapoor n’ayant pas souhaité s’étendre sur la question, Amar se saisit de cette perche tendue par madame : « Quelqu’un en particulier souhaitait s’en emparer, dit-il. Nous l’avons confisqué aux hommes qui l’avaient dérobé à Amaravati. Ils agissaient sous les ordres d’une femme ce faisant appeler Madame Alice. Votre mari refuse de nous renseigner à son sujet. Vous nous rendriez un grand service si vous nous aidiez à la retrouver. »

            A la mention du nom d’Alice, la fierté disparut du visage de madame Kapoor. Elle baissa les yeux, honteuse : « Je ne peux supporter d’entendre le nom de cette sorcière ! souffla-t-elle entre ses dents.

            - Alors, vous la connaissez ? demanda délicatement Hiro.

            - Que lui voulez-vous ? interrogea immédiatement madame Kapoor, en relevant la tête, sa fierté soudainement revenue. Pourquoi la recherchez-vous ?

            - Nous avons une mission, expliqua Shinobi. Et cette Alice nous met des bâtons dans les roues. Nous la cherchons pour nous en débarrasser.

            - Elle est donc votre ennemie, à vous aussi ?

            - En effet. » répondit le guerrier.

 

            Le jeune femme réfléchit un instant. Elle regarda autour d’elle, dévisageant chaque serviteur, garde ou invité, comme si elle était en territoire hostile, épiée dans sa propre demeure. Finalement, elle prit un grande inspiration et, dans un soupir, elle accepta : « Très bien, je vais vous dire ce que je sais. Mon époux la fréquentait. Usant de ses charmes, cette sorcière le manipulait. Je la tolérai, comme nous le faisons toutes, tant qu’elle ne nuisait pas à la réputation de ma maison. Mais un soir, j’ai surpris mon époux en train de signer ce document. Il allait lui offrir sa fortune. Fort heureusement, j’ai pu le faire revenir à la raison avant qu’il ne le lui cède. J’ai chassé Alice du domaine et voulu détruire le document, mais mon époux n’en avait pas la force. Je n’ai réussit qu’à le convaincre de le mettre en lieu sûr, dans un coffre de la guilde des Protecteurs. Il vous faut savoir que ces terres avaient été offertes à mon époux par mon père. S’il avait appris qu’il les avaient offertes à sa maitresse, il serait mort aujourd’hui.

            - Votre père n’est pas du genre à plaisanter, dit Hiro. Il est producteur d’opium, lui aussi ?

            - Producteur d’opium ? s’offusqua madame Kapoor. Mais enfin, mon père est le Frère Meghnad de Peejing ! Je suis une noble dame !

            - Veuillez pardonner mon ami, dit Amar. Il parle plus vite qu’il ne réfléchit. »

            Hiro foudroya Amar du regard mais Shinobi lui intima le silence en posant la main sur son épaule. Le moine continua : « Savez-vous où nous pourrions trouver Alice ?

            - Je ne sais rien de plus. Ni d’où elle vient, ni où elle s’est rendue. Mais une femme comme elle n’est pas passée inaperçue dans cette maison. Peut-être trouverez-vous ici vos réponses. Sachez toutefois que mon époux a interdit à quiconque de faire mention de cette femme. Moi-même, je risque gros de vous en avoir parlé.

            « Je vous laisse, maintenant, et je vous prierai de rester discrets, et de ne pas me dénoncer. Puisse Shokti vous venir en aide dans vos recherches et vous permettre d’éliminer cette sorcière. Nous nous reverrons au dîner. »

            Sur ce, madame Kapoor inclina la tête faiblement et se retira. Aussitôt, des serviteurs arrivèrent pour guider les aventuriers vers leurs nouvelles chambres. Hiro remarqua qu’ils étaient dans le salon depuis quelques temps déjà, mais qu’ils attendaient patiemment la fin de leur conversation avec la maitresse de maison pour intervenir.

            Chacun des compagnons se vit donc offrir une chambre pour la nuit, bien plus luxueuse que leurs précédentes. Dans chacune d’entre-elles, les murs étaient peints dans des tons pastels, des colonnes délicatement sculptées soutenaient un plafond voûté au-dessus du lit, lesquels étaient encore plus confortables qu’à Mohabat, avec leurs matelas rembourrés de plumes. De grandes fenêtres donnaient sur les jardins et des statues divines encadraient un petit autel pour prier. Des tapisseries représentant des scènes de batailles antiques, de chasse à dos d’éléphant ou encore illustrant des versets des tablettes sacrées ornaient quelques pans de mur, et il y sentait bon l’encens. Il ne faisait aucun doute que les membres de la Compagnie Kréhol bénéficiaient maintenant d’un statut très élevé au sein des invités de la maison.

            Malgré tout ce luxe et ce confort, Shinobi était très mal à l’aise. Les récentes révélations de madame Kapoor lui donnaient matière à réflexion. Madame Kapoor était la fille de Frère Meghnad, allié de Raj, son ennemi. Om Kapoor était donc par extension son ennemi aussi. Et Alice, qu’il pensait devoir détruire, souhaitait la ruine et la mort de Kapoor. Ce pourrait-il que l’ennemie de son ennemi soit son amie ? Non, elle avait envoyé des hommes les tuer. Orchidia avait péri sous leurs flèches. De plus, elle recherchait également les artefacts de Guangar Sardesh Singh. Tout cela était bien plus complexe qu’une simple guerre.

            Shinobi ignora les riches vêtements de soie et velours posés sur son lit et admira plutôt les tapisseries. Sur l’une d’elles, il distingua clairement Guangar Sardesh Singh, dans son armure dorée, au centre d’un cercle de guerriers dans une vallée enneigée. La guerre, voilà ce qui manquait finalement à Shinobi. Une bonne bataille rangée comme dans sa jeunesse sur les versants des Montagnes Brunes. Là, les choses étaient bien plus simples. Celui qui se tenait face à lui étaient soit avec lui, soit contre lui.

            Le guerrier poussa un long soupir et se laissa tomber dans les coussins. Perdu dans ses pensées, il fixa ainsi le plafond jusqu’à ce qu’un serviteur vint lui annoncer l’heure du dîner à l’aide du tintement d’une clochette. Shinobi prit conscience que le mutisme des serviteurs ne jouait pas en leur faveur. Om Kapoor avait bien fait de leur interdire la parole. Bien trop souvent, les serviteurs trahissaient les secrets de leurs maitres. Mais qui, parmi les invités plus nobles, oserait parler de la maitresse de Kapoor ? Il était arrivé à la porte de la chambre quand il remarqua qu’à sa ceinture pendait encore sa choora. Il retourna jusqu’au lit et l’y déposa délicatement.

 

            Le dîner avait lieu dans une grande salle carrée, ornée de colonnes reliées entre-elles par un fin crénelage peint de couleurs vives. Des centaines de bougies l’illuminaient, posées sur des chandeliers d’or et d’argent ou suspendues dans des lustres plus communs composées de facettes de verre colorés. Om Kapoor était installé sur une estrade à une extrémité de la salle, mais contrairement aux palais où les traditions ancestrales étaient préservées par les Frères et Sœurs de la Confrérie, ici les mets étaient servis à table. Om Kapoor et son épouse dominaient donc les convives sur leur table rectangulaire alors que ces derniers étaient installés par petits groupes autour de tables rondes dans la partie centrale, plus basse. Shinobi fut guidé jusqu’à la table de ses compagnons, qu’ils partageaient avec Vinesh Kumar, un vendeur d’épices originaire de Mohabat et Rohan Babou, un  producteur de thé accompagné de sa femme venus de Daarjing. Après de courtes présentations engagées par Amar, ils comprirent que ces gens venaient pour la première fois à Karavati. Ils n’apprendraient rien sur Alice. Rohan Babou leur raconta leur périple depuis la grande ville du Daar lorsqu’ils durent traverser la route des marais menant en Terre Libre et abandonner leurs dieux aux frontières de ce pays isolé. Ils y restèrent près de deux mois pour y régler des affaires et y apprirent le sort de la Confrérie. Rohan Babou se garda de dire s’il le considérait bon ou mauvais mais la moue de son épouse parla pour lui lorsqu’il mentionna le nom de Raj et le coup d’état. 

            Hiro, qui était le seul à avoir passé les vêtements laissés dans la chambre à son intention, remarqua que madame Kapoor était très tendue. Elle les observait sans cesse du coin de l’œil et se crispait chaque fois que l’un d’entre eux posait une question pour s’intéresser à leurs voisins de table. Elle était visiblement rongée par la peur qu’ils soient indiscrets au sujet d’Alice et que son mari remonte jusqu’à elle.

            Après les entrées classiques à base d’aubergine et de purée de pois, deux plats leur furent servis : des lentilles accompagnant un agneau fondant ainsi qu’un poulet tikka dans une sauce aux épinards qui donnèrent à Edgarde un sourire plus que perturbant. Mais au vu de la quantité qu’elle en ingurgita, elle aimait. Le dessert était également très raffiné et luxueux, car on leur servit des agrumes givrées. Ces fruits, cueillis dans les provinces du Voo de la Confréries avaient du être transportés avant maturation dans le Pee, vers les sommets du Maalhadiya où ils furent enfermés dans des coffres remplis de glace avant d’être rapportés à Karavati. Une fois encore, Om Kapoor faisait étal de sa richesse, et Hiro pensa qu’ils avaient peut-être fait une grosse erreur en lui remettant son titre de propriété.

            « J’aime pas ça ! dit subitement Edgarde.

            - C’est pourtant très bon, répondit Amar. Si tu n’en veux pas, tu n’est pas obligée de manger. Mais tu pourrais au moins goûter.

            - Non, dit-elle froidement. J’aime pas ça. C’est un piège.

            - Un piège ? s’inquiéta Hiro. Comment ça ?

            - C’est p’tet empoisonné, expliqua la barbare.

            - Mais non, dit Shinobi. Il ne s’abaisserait pas à cela.

            - Je suis convaincu que Shinobi a raison, dit Amar. Et puis, ce met est bien trop cher pour être gâché par du poison. » Le moine prit une grande bouchée d’orange pour illustrer ses propos et dit à l’attention de sa réticente compagne : « Tu vois, c’est sans danger. Profites-en, tu n’auras certainement pas d’autre occasion d’en avoir ! »

            Voyant tous ses camarades suivre l’exemple du moine, Edgarde se décida à lui faire confiance. Elle ferma le poing sur un citron givré et le fourra entièrement dans sa bouche. Elle fit une étrange grimace lorsque qu’elle y croqua à pleines dents et que l’amertume du zeste se mélangea à la chair acide. Sous les yeux ébahis de ses compagnons, elle finit par tout avaler et les gratifia d’un grand sourire, avant de renouveler l’expérience avec un nouveau fruit.

            Une fois le dîner terminé, Om Kapoor et son épouse se levèrent et quittèrent la salle. Sous les arcades, des musiciens assis sur des coussins entonnèrent un chant traditionnel, rythmé par des tablas tandis qu’à l’opposé des danseuses firent leur apparition. Aussitôt, les femmes présentes parmi les invités se levèrent à leur tour et s’en allèrent sous de feintes excuses, laissant aux hommes le plaisir de la grâce des danseuses. Edgarde, quant à elle, ne daigna pas s’en priver.

            En partant, la femme de Rohan Babou lui lança un regard noir le conviant à se retirer avec elle. Ce qu’il fit visiblement à contre-cœur. Vinesh Kumar ne souhaitant certainement pas rester en compagnie de la barbare rejoignit une autre table en prétextant devoir parler affaires.

            Profitant des places ainsi libérées à la table des aventuriers, un homme vint à leur rencontre : « Puis-je me joindre à vous ? » demanda-t-il sans plus de cérémonie. C’était un homme d’âge avancé, à la barbe grise comme ses yeux. Il portait un turban noir décoré d’une broche d’argent et un épais kurta noir dont les extrémités arboraient de fins motifs floraux blancs. Il était serré à la taille par une ceinture de cuir très travaillées retenant à son côté un tulwar dont la garde d’ivoire était incrustée de pierres précieuses. Hormis les aventuriers eux-mêmes, cet homme était le seul de la salle à porter une arme, et il ne semblait pas troublé par la carrure et l’armure de peau de tigre d’Edgarde.

            D’un geste de la main, Hiro l’invita à s’asseoir. L’homme le remercia d’un hochement de tête et posa la main sur le pommeau de son arme. Aussitôt, Shinobi porta la main à la sienne. L’homme vit sa réaction et ne lâcha pas du regard alors qu’il inclinait sa lame pour prendre place dans le siège face au guerrier. Une fois installé, il posa ses deux mains, les doigts mêlés, visibles sur la table. Il dit alors d’une voix pleine d’autorité : « Je suis le Capitaine Paneer, responsable de la garde, ici, à Karavati.

            - Vous ne portez pas l’uniforme, remarqua Shinobi.

            - Nous ne sommes pas rattachés à l’armée, expliqua Paneer. Nous sommes une garde indépendante.

            - J’ai vu votre caserne, continua le guerrier. Elle est impressionnante. Vous êtes plus une armée privée qu’une simple garde.

            - La personne et la marchandise que nous protégeons sont de grande valeur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’entretiens avec vous. Mon maitre vous tient en haute estime, mais je ne vous connais pas. Toute personne portant les armes dans cette maison doit avoir mon approbation. A mes yeux, vous êtes un danger car, pour autant que je saches, vous pourriez être des espions envoyés par nos ennemis.

            - Mais, protesta Hiro, nous lui avons sauvé la vie !

            - Et cela vous a tant rapprochés de lui que je n’ai été informé de votre présence que par ceux de mes hommes qui vous ont accompagné aujourd’hui ! gronda presque Paneer. Ce ne serait pas la première fois que mon maitre laisse ses ennemis l’approcher. De plus, la façon dont vous avez hérité de ce document est plus que suspecte.

            - Nous n’avons pas volé la Guilde des Protecteurs, affirma Shinobi, énergiquement.

            - Ouais, on a juste buté les voleurs ! appuya Edgarde.

            - C’est votre parole, dit Paneer, mais je n’ai pas encore pu la vérifier. »

            Le Capitaine croisa tour à tour le regard de chacun des compagnons, cherchant à y déceler la moindre trace de mensonge. Gêné par ce silence soudain, Amar dit : « Vous avez dit que votre maitre avait déjà laissé ses ennemis l’approcher. Vous voulez parler d’Alice ? » Le moine savait qu’en prononçant ainsi le nom interdit, il obtiendrait une réaction du Capitaine. C’était risqué, mais tel était Amar. Parmi les moines, il ne faisait pas partie des patients. C’était une des raisons pour lesquelles il vivait seul à Mohabat et non au sein d’une communauté dans un monastère.

            La réaction du Capitaine Paneer ne fut cependant pas celle qu’il attendait. Il se redressa contre le dossier de velours de son siège et esquissa un léger sourire : « Je me doutais bien que vous la connaissiez. Dites-moi, dois-je vous arrêter ou vous faire exécuter sur le champ ? »

            La froideur et la violence soudaine de ses propos contrastèrent subitement avec l’ambiance de la salle dont les chorégraphies langoureuses des danseuses réchauffaient l’atmosphère. Sous le regard transpirant d’autorité de Paneer, Hiro sentit les battements de son cœur s’accélérer au rythme des tablas. Alors que Shinobi fixait le Capitaine, sans broncher, le regard paniqué du Naaresh parcourut la pièce. Il aperçut ainsi les gardes nouvellement postés le long des murs tout autour d’eux. Un geste du vieil homme suffirait à mettre fin à leurs vies. Mais pourquoi Amar avait-il dit ça ?

            Sous cette pression qui montait, Shinobi prit la main d’Edgarde, l’empêchant ainsi de la porter à son arme, et dit calmement : « Alice est notre ennemie. Nous devons la trouver pour l’éliminer. C’est la raison de notre venue ici. Les terres que votre maitre nous a offertes ne nous intéressent pas. »

            Le sang qui battait dans ses oreilles ne permirent pas au Naaresh d’entendre les derniers mots de son ami. Dans le cas contraire, il aurait certainement affirmé le contraire. Toutefois, son attitude calme le rassura. Il se força alors à se détendre. Paneer réagit : « Votre ennemie, hein ? Dans ce cas, qui est votre commanditaire ? »

            Cette fois, ce fut Amar qui répondit, tentant de se convaincre lui-même : « Tout porte à croire que nous soyons au service des dieux. »

            Paneer réprima un rire : « Une quête divine ? En quoi le marché de l’opium peut-il bien intéresser les Tout-Puissants ?

            - Il semble qu’Alice soit plus qu’une simple marchande d’opium, dit le moine. Ses intérêts sont ailleurs. Nous ne savons pas ce qu’elle veut à Om Kapoor, mais si la mort de votre maitre fait partie de ses plans, vous devez nous aider à l’éliminer. »

            Paneer parut convaincu par le moine et dit : « Je ne pense pas pouvoir vous être très utile. Quand elle était présente au domaine, je ne lui ai adressé la parole qu’une seule fois. Ses hommes d’arme, par contre, j’ai du me les coltiner. M. Kapoor m’a demandé de les intégrer à la garde. A chacune de leurs rondes, des pillards volaient de la marchandise. J’ai d’abord cru que ces étrangers étaient de piètres soldats, mais j’ai remarqué que leurs rondes étaient étonnamment régulières et prévisibles. Lorsque j’ai tenté d’en avertir mon maitre, il n’a rien voulu entendre. A leur départ, tout est revenu en ordre.

            - Savez-vous d’où elle venait ? Où elle est allée ? demanda Hiro.

            - Elle vient de La Colonie, à n’en pas douter. Ses traits et sa peau blanche ne tromperaient personne.

            - Bien sûr, dit Amar, mais n’a-t-elle pas un domaine dans les environs ? Si elle produit également, elle doit avoir des terres.

            - Si c’est le cas, ses hommes se sont bien gardés d’en parler. Je suis navré mais je n’en sais pas plus. Je ne peux pas vous aider davantage.

            - Peut-être pouvez-vous nous dire quand elle est partie ? suggéra Shinobi.

            - Oh, cela fait plus d’un an, en Ekanga, je crois. Pour plus de précision, demandez-donc à Naukar.

            - Je croyais que le sujet était sensible, dit Hiro, surpris par cette suggestion de questionner l’intendant. Vous pensez qu’il répondra à nos questions ?

            - Si vous êtes assez discrets, il le fera, malgré l’interdiction. Il ne portait pas la « sorcière » dans son cœur. Si cela peut vous aider, dites-lui que je vous ai adressés à lui.

            - Merci, dit Amar, nous vous sommes redevables.

            - En effet. Promettez-moi de l’éliminer, dit Panner avant de se lever. Et quittez le domaine dès demain. »

            Sur ces derniers mots, un ordre qui ne pouvait être discuté, le Capitaine tourna les talons et quitta la salle, laissant là les compagnons réfléchir à la conversation tout en profitant du spectacle.

            Shinobi finit par dire : « Bien. S’il nous faut partir demain, j’imagine que nous devons trouver Naukar ce soir.

            - Ce ne sera sûrement pas facile, dit Amar. Je l’ai vu partir avec Kapoor tout à l’heure. Espérons qu’ils ne sont pas dans son bureau.

            - Nous ne le saurons pas en restant ici, dit Shinobi. Allons-y ! »

           

         Imité par ses compagnons, il se leva. Il dut tapoter l’épaule d’Edgarde, hypnotisée par la danse : « Quoi ? On se barre ? ». Shinobi opina du chef et, bientôt, les quatre aventuriers furent dehors, à arpenter les couloirs du « palais ». Il n’y croisèrent que peu de monde, principalement des serviteurs affairés à rallumer les lampes et chandeliers, projetant alentour les ombres dansantes des statues.

           Ils débouchèrent dans le grand hall, qui d’habitude grouillait d’activité. Ce soir il était vide. Tous les invités profitaient du spectacle ou avaient rejoint leurs chambres.

            En remontant le grand escalier, les compagnons croisèrent justement Naukar qui descendait.

Ce dernier ouvrit en grand les bras en les apercevant et dit : « Ah ! La Compagnie Kréhol !

            - Non ! protesta Shinobi, les oreilles endolories par ce nom.

            - Non ? » s’étonna Naukar en levant son sourcil droit.

            Le guerrier se rendit compte que tous le dévisageaient, surtout Edgarde. Il se ravisa donc : « Si. Si, si. C’est bien nous, dit-il d’un ton résigné.

            - Vous ne profitez pas du spectacle ? M. Kapoor a fait venir les danseuses de très loin pour…

            - Nous vous cherchions, le coupa Amar. Nous aimerions vous parler.

            - Très bien. En quoi puis-je vous aider ?

            - Nous sommes à la recherche de renseignements sur une personne qui a séjourné ici.

            - Vous vous adressez donc à la bonne personne. Je me rappelle de chacun des hôtes de cette maison, et ce depuis des années, se vanta Naukar. De qui s’agit-il ?

            - Une femme » dit simplement Shinobi. Hiro remarqua que l’expression de l’intendant laissa transparaitre une légère appréhension.

            « Alice. » ajouta Amar. Cette fois, la peur apparut clairement dans les yeux de Naukar. Il tenta de la réprimer et voulut articuler quelque mot, mais le moine l’en empêcha : « Ne vous fatiguez pas, dit-il. Nous savons qu’elle était ici. Le Capitaine Paneer s’est déjà confié à nous. Nous…

            - Non ! le coupa l’intendant. Pas ici. » Il jeta un œil inquiet alentours et dit : « Venez ! ».

            Il les conduisit ainsi en bas de l’escalier, ouvrit une porte qui se trouvait sous ce dernier. Elle donnait sur un petit couloir sombre, qui ne de avait être utilisé que par les domestiques. Une seule petite lampe illuminait un croisement lointain. Dans cette obscurité, Naukar ouvrit soudain une porte et poussa les aventurier à la passer. Il connaissait vraiment la maison comme sa poche, car, sans rien y voir, il utilisa un briquet pour allumer une petite lampe posée là sur un petit piédestal à droite de la porte, qu’il referma sitôt la lampe allumée. Un petit « clic » signifia aux compagnons qu’ils étaient maintenant enfermés avec l’intendant. Toujours de dos, Naukar marqua une pause et poussa un long soupir. Enfin, il se retourna : « Vous savez ce qu’il adviendra de moi si vous parle ? demanda-t-il, inquiet.

            - Le Capitaine Paneer…, commença Hiro.

            - Le Capitaine Paneer est intrépide ! le coupa Naukar. C’est un soldat, il a l’habitude de jouer avec sa vie et celles des autres. Ce n’est pas mon cas !  Il aurait pu me consulter avant de vous envoyer causer ma mort. Je sentais bien que vous m’apporteriez des ennuis. »

            La faible lumière de la lampe faisait ressortir les moindres rides de son visage, accentuant l’expression de sa colère et de sa peur. Il était leur incarnation. « Les dieux me viennent en aide » soupira-t-il enfin.

            Hiro tenta de le rassurer : « Nous serons partis demain, dit-il. Je vous en prie, dites-nous ce que vous savez.

            - Pourquoi donc ? demanda l’intendant.

            - Le Capitaine Paneer nous a dit que vous ne l’appréciiez guère, expliqua Shinobi. Nous non plus.

            - On veut la buter, précisa Edgarde.

            - Oh, fit Naukar.

            - Nous avons besoin de vous pour la trouver, dit Amar. Aidez-nous, je vous en prie. Ah, si seulement Minami avait été là, ajouta-t-il pour lui-même dans un soupir.

            - Qui est cette Minami ? s’enquit l’intendant.

            - Oubliez-la, dit Hiro. Mais quand Amar se met à regretter l’absence d’une femme, c’est que la situation est grave. Et c’est déjà la deuxième fois aujourd’hui.

            - Oh, fit à nouveau Naukar, comme incapable d’analyser ces informations.

            - Arrêter ces plaisanteries, râla le moine. Encore une fois, c’est sa capacité à soutirer des informations qui me manque. » Il se tourna à nouveau vers l’intendant et dit avec la voix la plus dure que sa condition de moine lui permettait d’adopter : « Parlez, maintenant, ou je laisserais Edgarde vous tirer les vers du nez ! »

            Naukar croisa le regard de la barbare et eut un mouvement de recul jusqu’à plaquer son dos contre la porte, les yeux écarquillés par la peur. Cependant, Edgarde ne faisait rien pour l’intimider. Elle baissa la tête pour s’adresser à Amar : « Et si j’étais pas là ? » demanda-t-elle, presque poliment.

            Cette fois, Hiro et Shinobi ne purent se contenir et éclatèrent de rire. Amar tenta de ne pas se laisser démonter car, face à lui, l’intendant était totalement confus, perdu. Il ne savait plus s’il devait ou non craindre pour sa vie, s’il était face à de dangereux mercenaires ou une bande de saltimbanques. Le moine rassembla ce qu’il lui restait de dignité et dit simplement : « Alice ? ».

            Naukar fixait Hiro et Shinobi, riant aux éclats, pliés en deux, se tordant en tous sens et dont les ombres dansantes sur les murs avaient l’air de démons des anciennes légendes. « Je vais vous aider, dit-il enfin. Mais, par les dieux, faites les taire ! Il ne faudrait pas que l’on nous trouve ici ! »

            Evaluant la durée nécessaire à ce qu’ils recouvrent leur calme à quelques minutes encore, Edgarde prit les choses en main. Elle les empoigna chacun par le col et les souleva légèrement du sol, ce qui mit immédiatement fin à leur hilarité. Le silence une fois rétabli, Naukar parla : « Cette femme qui se fait appeler Madame Alice a séjourné ici à maintes reprises ces dernières années. La plupart du temps en l’absence de Madame Kapoor, pour des raisons évidentes. Suite à un différend avec ma maitresse, Madame Alice a quitté la maison pour la dernière fois il  y a de cela cinq mois.

            - Nous savons cela, dit Shinobi. Mais où est-elle allée ?

            - Je l’ignore. Seul mon maitre le sait peut-être.

            - Seulement, il refuse de nous parler. Et nous n’avons que cette nuit devant nous, dit Amar.

            - Dans ce cas, vous devez forcer mon maitre à vous parler, dit Naukar.

            - Ouais ! jubila Edgarde en frappant ses poings l’un contre l’autre, accompagnant son geste d’un immense sourire mauvais.

            - Non, pas comme ça. Je pense connaître un moyen, réalisa soudain l’intendant.

            - Dis-le ! cracha Edgarde, visiblement déçue.

            - Oui, oui, bien entendu. Voilà. Lors du dernier voyage de Madame Kapoor, une femme faisant partie des invités de mon maitre a particulièrement attiré mon attention. Je l’ai vite oubliée car elle ne ressemblait pas à Alice. C’était une Coloniale à la peau pâle, mais elle avait une chevelure presque aussi noire que la nuit, et non d’un roux flamboyant comme cette sorcière. Elle m’avait été présentée sous le nom de Marlène Bloom. Elle n’est pas restée longtemps et est repartie avant le retour de ma maitresse.

            - Mais vous pensez maintenant qu’il s’agissait d’Alice ? demanda Hiro.

            - En réalité, la servante qui lui avait été dédiée y a cru plus que moi. Mais les ordres étaient clairs, nous ne devions pas parler d’Alice. Je lui ai demandé d’oublier, pour son bien.

            - Cette servante, travaille-t-elle encore ici ? demanda Shinobi.

            - Didi ? Oui, en effet. »

            Le guerrier dit alors à ses compagnons : « Si la servante nous aide à prouver qu’Alice est bien revenue, alors nous avons notre moyen de pression. Faisons croire à Om Kapoor que nous révèlerons tout à son épouse. Il n’aura pas d’autre choix que de nous dire tout ce qu’il sait, cette fois !

            - Votre ami a raison, intervint Naukar. Ma maitresse a été très claire au sujet d’Alice. Mon maitre lui-même joue sa vie.

            - Pouvez-vous nous mettre en relation avec la servante ?

            - Je vous l’envoie dans la chambre de Madame Edgarde. »

            Shinobi pouffa et reçut un coup de coude bien placé entre les côtes. Naukar ouvrit alors la porte et fila à travers le couloir, ravi de pouvoir s’éloigner un peu de ceux qu’il considérait maintenant clairement comme de dangereux saltimbanques.

 

 

 

***

 

 

            La porte de l’auberge s’ouvrit, laissant apparaitre l’obscurité qui régnait au dehors.

            Deux fines silhouettes, cachées sous des capes à capuchon entrèrent et prirent place à une table proche de la cheminée. Là, elles dévoilèrent leurs visages. L’une avait des yeux marrons, des cheveux sombres et ondulés noués en une longue tresse qui frottait le bas de son dos. L’autre, des cheveux plus sombres encore, fin comme du fil de soie, encadrant son visage aux yeux en amande d’un bleu aussi clair que le ciel d’Agni. Visiblement, cette dernière n’était pas humaine. Elle portait un kimono de soie aux motifs floraux dans des tons pastels de rose et de vert, mais serré à la taille par une large ceinture de cuir sur laquelle étaient attachées diverses fioles et sacoches. Son acolyte déposé le sac à dos de toile qu’elle portait à côté de ses longues bottes en cuir qui lui remontait jusqu’au-dessous des genoux, et remonta le large col de sa chemise de lin hors de son corset en cuir afin de cacher son décolleté. La présence de deux femmes seules dans l’auberge attirerait bien assez vite les problèmes, autant ne pas en ajouter.

            Jodha prit la parole : « Ah ! Cela fait du bien de se poser un peu.

            - J’espère que l’endroit est confortable. Nous méritons une bonne nuit de repos, dit Minami.

            - Même si nous n’avons pas trouvé Talima ?

            - Nous y sommes presque, ne t’inquiète pas. »

            La serveuse approcha et les deux jeunes femmes commandèrent le ragout du jour. Même si les moutons n’étaient pas rares ici dans les montagnes, le peu de monde que pouvait s’offrir l’aubergiste devait déjà être parti en début de service. Les reste partait alimenter l’armée de Raj pour sa guerre.

           

            « Crois-tu qu’ils s’en sortent avec Alice ? demanda Jodha après avoir soufflé sur son bol pour le refroidir.

            - Ce sont des hommes. Courir après une femme, c’est leur spécialité.

            - Tu ne penses pas qu’ils pourraient avoir besoin de nous ?

            - Tu oublies que tu parles d’Amar, fit remarquer la Naaresh. Et puis Edgarde est avec eux. Elle les gardera sains et saufs. »

            Jodha hocha la tête en signe d’approbation, et avala sa première gorgée de ragout, le cœur rassuré.

 

 

 

***

On frappa à la porte, trois petits coups discrets.

            Amar, Hiro et Shinobi se cachèrent derrière les meubles. Quand elle ne les aperçut plus, Edgarde ouvrit la porte. La petite femme rondelette qui se trouvait derrière recula d’un bond, intimidée par la carrure et l’accoutrement de la barbare. De plus, cette dernière l’accueillit d’un : « Quoi ?

            - Euh… bégaya la jeune femme. Didi… je suis la…euh…la servante.

            - Elle est seule ? chuchota Amar depuis derrière le lit.

            - Oui, dit Edgarde de sa grosse voix sans quitter la servante des yeux.

            - Alors fais-la entrer ! »

            Edgarde tendit la main empoigna le bras de la servante. Elle la tira si fort qu’elle se retrouva presque projetée dans la pièce. Shinobi la retint de justesse pour lui éviter la chute. La porte claqua. « Parle ! dit Edgarde.

            - Doucement, conseilla Hiro, tu lui fais peur.

            - Ah bon ? »

            Shinobi redressa la servante, toute pâle. Elle réajusta rapidement sa tunique de coton bleue et s’inclina respectueusement devant le guerrier, en remerciement.

            Hiro demanda : « Tu es Didi, c’est bien cela ?

            - Oui, monsieur, répondit-elle poliment.

            - Tu peux m’appeler Hiro, dit le Naaresh avec un sourire réconfortant. Naukar nous a dit que tu avais des informations pour nous.

            - Oui, monsieur Hiro. Il m’a dit que vous recherchiez la femme rousse.

            - En effet. » Hiro l’invita à s’asseoir dans un fauteuil d’un geste de la main. Il s’assit face à elle, ses amis restant debout à ses côtés. La servante ne s’en trouvait pas moins intimidée. Voyant sa gêne, Amar essaya de l’aider : « Naukar nous a dit que vous soupçonniez Alice d’être revenue ici, en l’absence de Madame Kapoor, sous une autre identité.

            - Oui, c’est vrai. Il y a eu une femme, une coloniale.

            - Marlène Bloom, dit Hiro.

            - Oui. Elle lui ressemblait beaucoup, malgré une couleur de cheveux différente. Mais son regard et son parfum l’ont trahie.

            - Son parfum ? fit Shinobi, intrigué, ce qui lui valut un regard noir de la barbare.

            - Madame Bloom dégageait une odeur d’orange, comme Madame Alice. C’est ce qui m’a fait penser qu’il s’agissait de la même personne.

            - Une ressemblance et un parfum ne vont pas nous mener loin, dit Shinobi, inquiet. Cela ne reste qu’une suspicion.

            - Il y a autre chose, dit Didi.

            - Autre chose ?

            - Oui. Mais c’est assez risqué.

            - Faut buter qui ? demanda Edgarde.

            - Buter ? répéta Didi. Je ne comprends pas…

            - Elle veut savoir s’il y aura quelqu’un à éliminer, expliqua Shinobi.

            - Oh, non, les dieux vous en gardent !

            - Même pas marrant, souffla la barbare en s’éloignant.

            - Ne fais pas attention, la rassura Hiro. Dis-nous de quoi il s’agit.

            - Oui, euh…d’accord, dit la servante, encore un peu perturbée par la femme en peau de tigre. Voilà, il y a une chambre, celle de Madame Marlène. Depuis qu’elle est partie, cette chambre reste fermée. Personne ne l’a refaite depuis.

            - Personne, vous en êtes sûre ? demanda Shinobi.

            - Oui, j’en suis certaine, monsieur. J’en ai parlé avec les autres serviteurs. Mais l’un d’entre eux a vu quelqu’un y entrer.

            - Qui ? demanda Amar.

            - Monsieur Kapoor lui-même. »

           

            Ces derniers mots résonnèrent dans la tête d’Amar comme une victoire. Cette chambre renfermait la preuve qu’il leur fallait. Il dit sur un ton presque solennel : « En explorant cette chambre, nous éluciderons le mystère de Marlène Bloom et Om Kapoor sera enfin à notre merci !

            - Vous voulez entrer dans cette chambre ? demanda Didi, étonnée.

            - Oui ! C’est là que nous trouverons la preuve que Marlène Bloom est Alice ! répondit le moine, enthousiaste.

            - Peux-tu nous y faire entrer ? demanda Shinobi.

            - Je voudrais bien, mais je ne possède pas la clé, répondit la servante, confuse. J’ai bien peur que seul KapoorJi la détienne. »

            La joie quitta aussitôt le visage du moine, qui se laissa tomber dans un fauteuil, les mains recouvrant son visage. Hiro réfléchit : ils ne pouvaient être retournés à leur point de départ. Si proches du but, une solution devait exister, une qui soit à leur portée. Il alla chercher son paquetage et en sorti ses outils de crochetage : « Je peux sûrement venir à bout de cette serrure, dit-il fièrement.

            - Conduis-nous jusqu’à la chambre ! » ordonna presque Shinobi à la servante.

            Cette dernière hocha vivement la tête et prit la direction de la porte. Mais Amar releva la tête en criant : « Non ! Ce ne sera pas si simple !

            - Pardon ? demanda Shinobi.

            - Tout d’abord, expliqua le moine en se relevant, pardonne-moi mais tu n’as pas fait preuve jusque-là de grands talents de cambrioleur, dit-il à l’attention de Hiro. Et ensuite, si la porte était piégée ? Nous serions vite repérés et nous ne vaincrons jamais l’armée de Kapoor.

            - Alors que proposes-tu ? demanda Hiro, vexé par l’affirmation de son ami, bien qu’elle soit proche de la réalité.

            - Didi, peux-tu nous obtenir la clé ? »

            La servante réfléchit avant de répondre : « Oui, je crois. Mais c’est risqué pour moi.

            - Nous pourrons te payer, dit Hiro. Disons cinquante pièces d’or.

            - De l’or ? Vous êtes sérieux, Monsieur Hiro ? »

            Visiblement, le Naaresh avait oublié qu’il s’adressait à une servante. Le luxe de la demeure lui faisait tant penser à un palais et les serviteurs richement vêtus par leur maitre ressemblaient presque à des bourgeois. Mais visiblement, la somme proposée avait fait son effet, et Didi accepta de leur venir en aide : « Je pourrais essayer de vous l’avoir pour demain soir, dit-elle.

            - Demain soir, ce sera trop tard. Nous devons partir au matin, expliqua Shinobi.

            - Au matin ! Cela risque d’être juste. Je dois l’obtenir de Monsieur Kapoor lui-même, vous comprenez ?

            - Cinquante pièces, ce n’est pas rien, dit Amar. Vous devriez pouvoir faire un petit effort. Vous êtes une femme, après tout. »

            Cette dernière remarque lui valut le retour d’Edgarde parmi eux, et peu encline à la blague. Le moine déglutit nerveusement et baissa les yeux en guise d’excuse. « Je suppose que vous n’êtes pas toutes comme Jodha, finit-il par dire.

            - Si elle était là, dit Hiro, elle ferait de toi un eunuque ! »

            Shinobi approuva la remarque en hochant la tête. Amar se vit contraint de se rasseoir dans le fauteuil, pour méditer. Le guerrier se tourna alors vers Didi : « Il nous la faut ce soir. Je comprends que cela vous demande un certain sacrifice, mais nous ne pouvons quitter ces lieux sans savoir où trouver Alice. Faites-le pour nous, je vous en prie. »

            La servante ferma les yeux et prit une grande inspiration, qui eut pour effet de faire presque sortir sa poitrine de sa tunique. Puis elle expira en disant : « Très bien. Je vais le faire. Je vous apporterai la clé dans quelques heures. »

            Elle n’attendit pas de réponse et tourna immédiatement les talons pour sortir. Sur le pas de la porte elle dit : « Attendez-moi là ! » et elle s’en alla dans le couloir.

            S’en suivit une longue attente pour les compagnons, durant laquelle Edgarde ne quittait pas Amar de ses yeux pleins de rage. Le moine commençait à penser qu’il devrait peut-être réfléchir à deux ou trois fois avant de parler. Surtout que Hiro devait avoir raison, les femmes qu’ils côtoyaient n’étaient pas du genre à se laisser faire, et ses parties intimes pourraient bien finir par orner un jour le collier de l’une d’entre elles. Il avait aussi blessé son ami Naaresh en méprisant ses compétences, ce qui risquait de mettre à mal leur mission. Il allait devoir trouver un moyen de se faire pardonner, mais il n’était pas doué pour demander pardon.

            Shinobi avait profité de ce temps pour aiguiser ses lames à la lumière du feu, et en bon guerrier, aidait Hiro à réparer et ajuster son armure de cuir. Ils ne devraient pas avoir à livrer bataille cette nuit, mais cela ne coutait rien d’y être tout de même préparés.

            Peu après minuit, on frappa à nouveau à la porte. Edgarde quitta le poste de surveillance qu’elle s’était attribuée devant le moine pour ouvrir. Après tout, il s’agissait de sa chambre. Didi entra précipitamment et tendit la clé directement à Shinobi : « Tenez, mais faites vite ! Je dois la remettre en place rapidement.

            - Merci, dit simplement le guerrier.

            - Je ne peux pas vous accompagner, ajouta la servante. Je vous attendrai ici. S’il vous plait, soyez de retour dans une heure.

            - Nous serons là. Mais où se trouve la chambre ?

            - Au premier étage, tout au bout de l’aile Naar. Du côté de la rivière. »

            D’un signe de tête autoritaire, Shinobi invita ses compagnons à sortir de la chambre. La petite servante rondelette se laissa tomber dans les coussins et soupira, lorsque la porte se referma.

 

            À cette heure de la nuit, les couloirs était presque déserts. Il fut aisé aux compagnons de Shinobi de passer inaperçus, en évitant les rares serviteurs et hôtes qui n’étaient pas à la fête, dont la musique, légèrement assourdie par les murs épais, remontait jusqu’à eux, toujours rythmée par les tablas.

            Ils trouvèrent rapidement la chambre, la dernière de l’aile Naar et orientée au Pee, vers la rivière Karavat, comme l’avait indiquée Didi. Hiro introduisit directement la clé dans la serrure, ce qui lui valut une protestation étouffée d’Amar à qui il n’avait pas laissé le temps de vérifier s’il existait une quelconque protection magique. La porte s’ouvrit sans le moindre grincement, comme si ses gonds avaient été huilés la veille. Le Naaresh s’engouffra aussitôt à l’intérieur, suivi du moine. Shinobi retint cependant la barbare : « Non, dit-il sèchement. Nous devons faire preuve de discrétion et de…de délicatesse. Il vaut mieux que tu montes la garde. »

            Il n’obtint pour toute réponse qu’un grommellement indistinct, mais Edgarde fit ce qu’il lui demandait.

            Bien qu’ils aient tous trois une bonne vision même lorsque la lumière se faisait rare, les rideaux fermés ne permettaient pas à Hiro, Amar et Shinobi de distinguer ce qui les entourait. Pour éviter d’allumer une lampe qui prouverait leur présence ici, Hiro demanda à Edgarde de maintenir la porte entre-ouverte, afin que les lampes du couloir illuminent un peu la chambre. Un filet de lumière chaude se refléta alors sur l’un des murs et le plafond de la pièce, suffisamment pour y voir clair lorsque l’on était qu’à moitié humain. C’était une chambre spacieuse et richement décorée. Le haut des murs comportait une frise sculptée très finement, mêlant des formes géométriques anciennes et des entrelacs végétaux dignes des plus grands maîtres sculpteurs contemporains. Les mêmes gravures ornaient quatre colonnes de marbre qui encadraient un lit en bois, que Hiro reconnut comme du cerisier, certainement importé depuis Naarjing. Les draps de soies étaient défaits et il en émanait une forte odeur d’orange.

            Shinobi avait fait le tour du lit et observait les grandes statues de bronze aux pieds desquelles brûlait de l’encens. Quelqu’un était venu peu de temps avant eux. Plus loin, près de la cheminée, des banquettes en teck, recouvertes de coussins de soies permettait sans doute de profiter de la chaleur du feu en Madan comme de la fraicheur venue des fenêtres dans les jours plus chauds. Amar, quant à lui, s’était dirigé vers une coiffeuse, surmontée d’un grand miroir serti de pierres précieuses, et précédée d’un tabouret où une robe en soie verte fut négligemment déposée. Le moine se saisit de la robe et en huma un fort parfum : « Ça sent l’orange, dit-il à l’attention de ses compagnons.

            - Dans les draps aussi, ajouta Hiro.

            - Cela n’est pas une preuve qu’il s’agit de la chambre d’Alice. Il faut chercher encore » dit Shinobi.

            Hiro se lança dans l’inspection minutieuse du lit. Il y ramassa quelques cheveux perdus dans les coussins. Sur la coiffeuse, Amar trouva également des cheveux accrochés dans une brosse en ivoire. Mais Shinobi l’appela doucement. Le guerrier se tenait devant un petit cabinet d’écriture sur lequel reposaient quelques documents : « Je ne comprends pas la langue » dit le guerrier. D’un rapide coup d’œil, Amar reconnut du Celtoran, la langue de la Colonie : « Je ne peux pas les décrypter ici, dit-il, mais je pense que nous y trouveront quelque-chose. »

            Il en prit quelques-uns dans les mains et les parcourut rapidement : « Des lettres » dit-il simplement, en les reposant une à une sur le secrétaire. Puis il s’arrêta, en regarda une plus longuement et dit : « Celle-ci est de Om Kapoor. Je reconnais son écriture ! » Il la glissa dans sa sacoche.

            À ce moment, Edgarde appela. De plus en plus de monde remontait de la fête. Il leur serait difficile de sortir sans se faire voir s’il s’attardaient encore. Shinobi demanda alors au moine : « As-tu ce qu’il nous faut ?

            - Je pense que oui, répondit ce dernier.

            - Alors allons-y ! »

 

            De retour à la chambre d’Edgarde, ils furent accueillis par une Didi très nerveuse. Elle sauta presque sur Shinobi lorsqu’il ouvrit la porte : « Vous n’avez pas été vu ? Vous n’avez rien déplacé ? Vous avez trouvé ce qu’il vous fallait ?

            - Calme- vous, dit le guerrier. Nous avons été discrets, il ne vous arrivera rien. Tout est resté à sa place.

            - Et nous avons quelque-chose. Mais je dois me rendre à la bibliothèque, dit Amar. Une grande demeure comme celle-ci doit en avoir une. »

            Didi regarda le moine et hocha la tête, puis se retourna vers Shinobi : « La clé ? demanda-t-elle simplement.

            - La voilà, dit Hiro dans son dos en lui tendant le précieux objet, ainsi qu’une petite bourse d’or. Comme promis, une heure après. »

            La servante s’en empara et inclina respectueusement la tête avant de dire : « J’espère que vous la trouverez. » et de se diriger vers la sortie. Amar lui emboita le pas : « Pouvez-vous me conduire à la bibliothèque ? Je trouverai mon chemin pour revenir.

            - Oui, dit-elle dans un soupir. Comme il vous plaira. »

 

            Le moine fit son retour quelques temps plus tard auprès de ses compagnons. Edgarde lui ouvrit et il trouva Hiro et Shinobi endormis. Il les réveilla d’un cri : « Nous l’avons ! »

            Hiro sursauta tandis que le guerrier se redressa tout en portant instinctivement la main à son arme. Amar leur expliqua sans attendre : « Nous l’avons, notre preuve ! Je me suis rendu à la bibliothèque où j’ai pu trouver un lexique en Celtoran, grâce auquel j’ai décodé plusieurs des documents que je possédais ! Laissez-moi vous les lire. » Le moine s’installa dans un fauteuil et déplia un premier parchemin : « Celui-ci vient du guerrier du Mont Kacham. La note était bien signé de Madame Alice, qui lui demandait de surveiller l’entrée du volcan. Il devait y noter une description complète de chaque « intrus » : race, apparence, origine, et même des noms s’il en trouvait. Mais surtout, ne laisser personne repartir.

            - D’accord, Alice a posté des hommes au Mont Kacham, nous nous en doutions un peu, dit Shinobi. Mais cela ne nous aide pas.

            - Non, en effet, mais cette lettre oui ! dit Amar en brandissant le parchemin trouvé dans la chambre de Marlène Bloom. Comme je le pensais, il s’agit bien de l’écriture d’Om Kapoor, et voici ce qu’il dit :

            Ma belle aux cheveux de feu,

            Ce fut le plus grand des plaisir de partager à nouveau ton lit.

            Je prie les dieux chaque seconde pour que tu reviennes à moi, encore      et encore…

            Ton dévoué Om »

 

            Amar jubilait. Il avait en main une preuve de la présence d’Alice. Mais Shinobi vint gâcher son plaisir : « C’est une preuve solide, assurément. Mais elle n’est pas suffisante.

            - Pas suffisante ? s’indigna le moine.

            - Cette lettre n’est pas datée, précisa le guerrier, et elle ne se trouve plus dans la chambre. Il nous faut une autre preuve, quelque chose que Madame Kapoor pourrait vérifier par elle-même.

            - Le parfum ? proposa Hiro.

            - Dans ce contexte, c’en est une, approuva Shinobi.

            - Et les cheveux également, ajouta le Naaresh. Certains de ceux que j’ai trouvé dans le lit sont roux.

            - C’est parfait ! dit Amar. Il ne nous reste plus qu’à lui faire cracher le morceau !

            - L’aube se lève, fit remarquer Shinobi qui venait de jeter un regard par la fenêtre. Nous serons bientôt reconduits hors de ces murs. Nous devons trouver Kapoor tout de suite.

            - Le connaissant, dit Amar, il sera certainement déjà  devant son bureau. Il n’est pas homme à dormir en plein jour. »

            Hiro rassembla son paquetage ainsi que celui de ses compagnons. Il voulut donner à Edgarde le grand sac contenant l’armure de Guangar Sardesh Singh, mais il put à peine le décoller du sol, ce qui arracha un sourire à la barbare qui, elle, le souleva sans le moindre effort.

            « Ne laissons rien ici, ajouta-t-il, si nous devons partir précipitamment. » Et sur ce, ils vidèrent la chambre de tous leurs effets avant de prendre le couloir en direction du bureau du maitre des lieux.

 

            Il le trouvèrent en plein travail, entouré de deux gardes et d’un Naukar encore à moitié endormi. Contrairement à son maître, l’intendant avait dû profiter des festivités de la veille. Il voulut parler en voyant les aventuriers entrer dans le bureau sans invitation, et se faire arrêter par les gardes, mais Kapoor fut plus rapide que lui : « La Compagnie Karol, lâcha-t-il d’un ton désinvolte tout en faisant signe aux gardes de les laisser entrer. Je ne pensais pas vous revoir. Le Capitaine Paneer m’a dit que vous aviez d’autres affaires à régler.

            - Le Capitaine a dit vrai, répondit Shinobi, mais nous n’en avons pas encore fini ici.

            - Et c’est Kréhol, bouffon ! » ajouta Edgarde.

            Sentant l’animosité de la barbare, les gardes se remirent en position entre les aventuriers et leur maitre. Shinobi porta immédiatement la main à son arme et Edgarde banda ses muscles en cherchant à impressionner ses adversaires de son regard le plus noir. Naukar, qui ne voulait pas prendre le risque de se retrouver pris au milieu d’un affrontement sanglant, tenta d’apaiser la situation : « Messieurs, voyons, soyez civilisés ! KapoorJi, je pense qu’ils sont venus vous parler, pas vous menacer.

            - Ecoutez votre conseiller, dit Shinobi tout en montrant ses mains vides. Nous parlons, et nous partons. »

            Les gardes ne relâchèrent pas leur vigilance pendant que Om Kapoor dévisageait à tour de rôle Edgarde, Shinobi et Naukar. Ce dernier l’incitait très fortement à écouter les aventuriers. Il finit par capituler : « Très bien, je vous écoute.

            - Je pense que vous préfèrerez faire sortir vos hommes, dit Amar.

            - Pourquoi ? Pour que vous puissiez m’extorquer, ou me tuer, que sais-je ? Hors de question.

            - Comme vous voudrez, continua le moine. Parlons d’Alice.

            - Je vous ai déjà répondu, je ne connais personne de ce nom.

            - Nous savons tout, dit calmement Hiro en agitant nonchalamment la lettre trouvée dans la chambre. Il ne nous reste qu’une question. »

            A la vue de la lettre, Kapoor devint blême, et des gouttes de sueur commencèrent à perler sur son front. Ils savent tout, pensa-t-il instantanément. Il n’avait que deux solutions, les faire tuer ou leur répondre et les laisser partir. Chacune comportait un risque, mais quelque-chose lui disait qu’ils étaient de son côté, qu’il avait tout à gagner à leur répondre. Kapoor prit une grande inspiration et congédia ses gardes et son intendant. Personne ne devait savoir ce que contenait cette lettre.

            Quand la porte du bureau fut fermée, il lança avec autorité : « Rendez-la moi ! Je vous dirais tout, mais il me faut cette lettre !

            - Non, répondit Shinobi. D’abord, vous nous répondez. Si votre réponse nous satisfait, vous obtenez votre lettre. Dans le cas contraire, c’est à votre épouse qu’elle ira.

            - Vous voulez ma mort ! s’indigna Kapoor.

            - Nous voulons savoir où trouver Madame Alice, dit Shinobi avec autorité.

            - D’accord, d’accord, je vais vous dire ce que je sais. J’ai rencontré Alice à Peejing il y a trois ans environ. Elle voulait de l’opium de qualité pour livrer à La Colonie. Cette femme a un charme fou. Ses yeux verts, ses cheveux de feu, sa peau si pâle… Elle a joué de ses charmes pour me conquérir. Très vite, ce sont mes terres qui l’ont intéressée. Mon épouse fut rapidement au courant de notre liaison. Elle n’est intervenue que lorsqu’Alice m’a poussé à lui remettre le titre de propriété que vous m’avez rendu. En le mettant à l’abris dans un coffre, elle a sauvé ma vie et ma fortune. Je ne lui serai jamais assez reconnaissant d’avoir mis Alice dehors et de l’avoir bannie de ma maison. Mais cette femme est un poison. Il y a peu, elle a profité de l’absence de mon épouse pour revenir sous une fausse identité. Elle a à nouveau essayé de me soutirer des terres. Heureusement, le titre était loin. Tout ce qu’elle a pu obtenir de moi, c’était qu’il se trouvait à la Guilde des Protecteurs d’Amaravati.

            - Et nous sommes intervenus le jour où ses hommes s’en sont emparés, le coupa Amar. Mais cela ne nous dit pas où elle est, s’impatienta-t-il.

            - C’est que… chuchota presque Om Kapoor, ell ne m’a jamais dit où elle vivait…

            - Cette réponse ne me satisfait pas vraiment, dit Shinobi. Et à toi, Hiro ?

            - Non plus, répondit le Naaresh. Je pense aller rendre une petite visite à Madame Kapoor, ajouta-t-il en brandissant la lettre.

            - Non, je vous en supplie ! cria Kapoor. Si vous faites ça, je suis fini !

            - On peur t’finir plus vite si tu veux » proposa Edgarde tout en admirant les piquants de son arme.

            Kapoor se laissa tomber sur son bureau, la tête dans les mains, et se mit à pleurer. Pathétique. Les aventuriers se regardèrent, incrédules. Au milieu de ses pleurs ils distinguèrent quelques mots : « Ratlam. Son domaine est près de Ratlam… »

            Edgarde était décontenancée par l’attitude de cet homme, supposé puissant. Elle se tourna vers Shinobi pour demander : « J’l’achève ?

            - Non ! dit le guerrier, choqué.

            - Mais il sert plus à rien, se justifia la barbare.

            - Laissons-le avec ses problème, intervint Amar. Nous savons maintenant où aller : Ratlam.

            - Vous savez où ça se trouve ? demanda Hiro.

            - C’est en Peejing, dit Shinobi, dans le Daar, près de la Forêt Blanche. Nous y serons rapidement. »

            Ils quittèrent le bureau en laissant Kapoor avec son chagrin. Hiro déposa près de lui la lettre et lui souhaita bonne chance. Kapoor releva alors la tête vers lui et le supplia, les yeux pleins de terreur : « Elle ne doit pas savoir que c’est moi… C’est une sorcière, elle me tuera ! » Le Naaresh hocha la tête et s’en alla, pensif, se frayant un passage entre Naukar et les gardes qui se précipitaient déjà dans le bureau au secours de leur maitre.

            Sorcière. Il n’avait jamais entendu prononcer le nom de ces êtres maléfiques aux pouvoirs inconnus autant que dans cette maison. Mais Alice était-elle vraiment l’une d’entre elles ? Seule leur rencontre prochaine le lui dira.

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