Chapitre 23 - CHEZ OM KAPOOR

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CHEZ OM KAPOOR

 

 

           

            Droit sur un promontoire rocheux, le regard fatigué, Lalitkumar observait avec impatience l’avancée des travaux.

            Retranché à Kuchkuch après l’abandon de Hota-Hai, l’armée ennemie marchant vers sa position, le Commandant n’avait que deux options pour sauver ses hommes. L’une consistait à réparer l’un des ponts enjambant le Kuchpoor pour aller chercher l’aide de Daarjing, dont il n’avait toujours aucune nouvelle. L’autre, à remonter au Voo de Kuchkuch et traverser les marécages menant en Terre Libre.

            Bien qu’amie avec la Confrérie, la Terre Libre était depuis sa création un territoire neutre, et son roi ne verrait certainement pas d’un bon œil l’entrée d’une armée sur ses terres. Mieux valait garder son amitié, et si Meghnad venait à faire le mauvais pas à sa place, Lalitkumar pourrait toujours venir en aide au roi Ajay en tant qu’allié.

            L’aube d’un nouveau jour pointant dans son dos, le Commandant descendit des rochers pour venir à la rencontre du contremaitre du chantier : « Ce pont est-il enfin praticable ?

            - Oui, mon Seigneur. Vous pouvez passer, mais je doute qu’il soit assez solide pour durer.

            - Il ne doit pas durer. Seulement permettre à nos hommes et civils de passer. Il faudra le détruire dès que nous aurons traversé pour couper la route de Daarjing à l’armée ennemie.

            - Dans ce cas, il tiendra, mon Seigneur.

            - Bravo, Banggit. Et, par Asmald, cesse de m’appeler « Seigneur ». Je suis ton Commandant, rien de plus ! »

            Le contremaitre se retira respectueusement en voyant un cavalier approcher au galop. L’homme sauta de sa monture avant qu’elle ne s’arrête et s’inclina à peine devant son Commandant avant d’annoncer, le souffle court : « Hota-Hai brûle, mon Commandant ! La ville est perdue. L’armée des traitres sera aux portes de Kuchkuch avant la fin du jour.

            - Combien sont-ils ?

            - Nous n’avons pu les compter. Mais suffisamment pour encercler la ville. »

            Lalitkumar fronça les sourcils et tourna le regard vers le Daar et la rive nouvellement accessible. Il dit : « Heureusement, nous n’aurons pas à soutenir un nouveau siège. Retourne sur le champ à Kuchkuch et annonce l’évacuation. »

            Le soldat salua et remonta immédiatement sur sa selle et s’en retourna dans un nuage de poussière. Le Commandant fit un signe et autre messager le rejoignit. Tout en marchant vers la tente qu’il avait fait monter près du pont et qui abritait son bureau, il donna ses consignes : « Tu vas sans tarder traverser le pont et te rendre à Daarjing. Tu porteras mon message au palais, à qui sera là pour le recevoir. Je vais faire passer les civils et les envoyer se mettre à l’abris entre les murs de Kuchnei, quant à notre armée, elle montera le camp à quelques kilomètres de la rivière afin de protéger la frontière. »

            Il s’arrêta le temps d’écrire et d’apposer son sceau sur la missive. En la remettant au messager, il ajouta : « Rejoins-nous dès que tu auras transmis ce message. Je veux savoir pourquoi Daarjing est restée invisible dans cette guerre. »

            Le messager se saisit du parchemin et s’en alla aussitôt après s’être incliné respectueusement devant Lalitkumar. Le commandant le regarda passer le pont au grand galop, espérant que l’édifice assurerait la survie des siens.

            Quelques heures plus tard, des centaines de civils, suivis de ce qu’il restait de l’armée de la Confrérie, traversa le nouveau pont vers Daarjing. Lalitkumar abandonnait sa province aux mains de Raj le traître. Il promit silencieusement à son épouse, restée à Voojing, qu’il reviendrait la chercher. Il avait encore espoir qu’elle ait pu se réfugier dans la Fosse, sous la protection des troupes d’élites de la Province Sacrée.  Enfin, après tous ses hommes, tel un capitaine abandonnant son navire, Lalitkumar passa sur la rive Daar du Kuchpoor. Il donna son ordre, et des ouvriers tirèrent sur des cordages, faisant basculer les piliers du pont. Le tablier s’effondra dans la rivière et les flots emportèrent les planches en direction du Voo. Peut-être atteindraient-elles la Mer Légendaires, au-delà du désert de Sardesh. Une destination chantée par les contemporains du premier Maharaja qui rêvaient de partager un tel destin.

            Qu’adviendra-t-il de nous, se demanda le jeune commandant, si Daarjing tombe à son tour ? Peut-être allons-nous suivre ses planches, morts ou vifs…

 

 

***

 

 

            Une grue cendrée qu’ils connaissaient bien vint se poser au sol à quelques mètres de la lisière du petit bois où se cachaient Amar, Hiro et Edgarde.

            Un nouveau convoi, composé de soldats et de conscrits aux couleurs de Peejing, qui remontait du Voo en direction de la capitale de la province, les avait forcés à quitter la route pour se mettre à couvert. Bien qu’ils n’aient pas assistés aux combats depuis leur fuite de Mohabat, les compagnons ne pouvaient ignorer la guerre civile dans laquelle la Confrérie s’était trouvée plongée. Les convois et colonnes militaires étaient bien trop nombreuses pour de simples manœuvres. Plus loin, là où elles se rendaient, les combats devaient faire rage. Les soldats loyaux à la Confrérie et les civils devaient sans doute tomber par milliers. Au fond de lui, Amar se demandait sincèrement comment un bébé à naître pouvait bien mettre fin à une guerre d’une telle ampleur.

            La grue reprit une forme humaine en une seconde, la métamorphose ne s’accompagnant comme d’habitude que d’une légère vibration de l’air environnant. Hiro lui demanda : « Le danger est passé ?

            - Oui, la voie est libre, répondit le Hengeyokaï. C’était la dernière troupe jusqu’à Karavati. Nous ne sommes plus très loin. »

            Ils reprirent alors leurs montures et les guidèrent par la bride jusqu’à la route avant prendre place sur leurs selles. Dans la langue des esprits, Hiro demanda à Amar : « Mais, pourquoi reprend-il cette forme à chaque fois, au lieu de continuer à voler ?

            - Il ne peut pas parler en oiseau, expliqua le moine.

            - Ah, dit Hiro. Je me souviens pourtant qu’il n’était pas bavard lors de notre rencontre.

            - C’est vrai, il faut croire qu’avec nous, il y a pris goût ! »

 

            Deux heures plus tard, ils arrivèrent en vue de  l’immense demeure de Om Kapoor, qui dominait Karavati depuis le sommet d’une petite colline.

            La propriété était entourée d’un muret surmonté d’une grille de fer dont les pointes acérées dissuadaient les éventuels intrus. Devant un grand portail, quatre hommes montaient la garde. Ils étaient armés d’une longue pique, ainsi que d’une choora au côté, et portaient une armure de cuir légère, teinte en noir, par-dessus une cotte de maille dont les anneaux étincelaient sous les rayons du soleil. L’équipement d’un seul de ces hommes valait une petite fortune, presque autant que les tenues d’apparat des escortes des Frères et Sœurs de la Confrérie. Om Kapoor annonçait ainsi la couleur : il était quelqu’un de très important, un seigneur parmi le peuple. D’ailleurs, lors de leur première traversée de Karavati, les aventuriers avaient pu constater que la ville entière lui appartenait, tout comme les innombrables champs de pavots alentours.

            Comme ils pouvaient s’en douter, les gardes arrêtèrent Shinobi et ses compagnons lorsqu’ils approchèrent du portail. Un des hommes s’empara des rênes du guerrier tandis que celui qui semblait commander lui demanda : « Qui êtes-vous et que venez-vous faire ici ?

            - Nous sommes des … mercenaires, dit simplement Shinobi. Nous souhaitons rencontrer M. Kapoor.

            - Ah oui ? Et qu’est-ce qui vous fait croire que M. Kapoor, lui, souhaite vous recevoir ?

            - Nous avons un document à lui remettre, dit Hiro.

            - Quel genre de document ? demanda le garde, soudain très intéressé, en se tournant vers le Naaresh.

            - Celui-ci » dit ce dernier en lui montrant le titre de propriété qu’il avait récupéré sur le voleur du coffre de la Guilde des Protecteurs d’Amaravati.

            Le garde tendit la main pour s’en emparer mais Hiro le retira aussitôt d’un geste vif. Shinobi précisa : « Cela va de soi, nous ne le donneront qu’à M. Kapoor en personne.

            - Dans ce cas, dit le garde, je suis persuadé qu’il sera ravi de vous recevoir. »

            Il fit signe à ses hommes d’ouvrir le portail et invita Shinobi et ses compagnons à monter le petit chemin jusqu’au sommet de la colline, où il leur promit que leurs montures seraient soignées le temps de leur séjour au manoir.

            Amar sourit à cette idée. Même si le moine était habitué à vivre avec un minimum de confort, après deux mois passés sur les routes, il était heureux de pouvoir goûter pour quelques temps au luxe d’un palais. La dernière fois remontait à leur arrivée à Mohabat. Il se souvint soudain qu’en réalité, c’était la seule fois de sa vie où il avait séjourné dans un palais. C’est incroyable, se dit-il, avec quelle facilité on s’habitue au luxe. Cette fois, il avait bien l’intention d’en profiter un peu et espérait ne pas avoir à fuir les lieux, pourchassé par une armée et affublé d’une autre femme insupportable.

 

            Plus ils s’en approchaient et plus la demeure de Om Kapoor révélait sa beauté. Les colonnes qui ornaient les murs étaient en réalité d’imposantes statues finement taillées d’hommes et de femmes dont les visages avaient été minutieusement travaillés. Les ciselures des contours des fenêtres et des tours décoratives étaient si précises que l’on les auraient dites faites de dentelle et non de pierre brute. On ne leur avait pas menti. Devant les portes du palais, des palefreniers prirent en charge leurs montures et les menèrent à l’écurie, où toute une armée de leurs semblables s’affairaient à bichonner les animaux, au point de faire ressortir de la noblesse de chaque destrier ou même cheval de trait.

            Un homme vêtu d’une kurta de soie d’un dégradé allant du bleu nuit au noir, décorée de motifs traditionnels en fil d’argent, les reçut sur le pas de l’imposante double porte en bois dont les bas-reliefs montraient des scènes de batailles à dos d’éléphants. Il portait une moustache bien fournie et une barbiche soigneusement taillée en pointe sous son menton : « Namasté, dit-il. Je suis Naukar, le majordome de M. Kapoor. Entrez, je vous en prie. ». Il leur ouvrit et ils débouchèrent dans un vaste salon au haut plafond, dans lequel des hommes richement vêtus patientaient dans de grands fauteuils couverts de coussins de soie. En face, un grand escalier en U montait jusqu’à un balcon circulaire qui grouillait d’activité. Shinobi nota immédiatement que les accès à l’escalier étaient gardés. Les hommes d’armes à l’intérieur de la demeure étaient parés de vêtements fins et armés de tulwars à la garde ornée de pierres précieuses qui se fondaient parfaitement dans le luxe du décor. Une femme vint à leur rencontre et les invita à s’assoir en attendant d’être reçus par leur hôte. Une autre, bien plus jeune la suivait et offrit du tchaé aux aventuriers, sans prononcer un mot et tout en évitant de croiser leur regard. Naukar revint alors vers eux : « M. Kapoor termine une affaire urgente et sera ensuite disponible pour vous recevoir. Je vous demande de bien vouloir l’en excuser.

            - Bien sûr, dit Amar, cela va de soi.

            - Les gardes m’ont fait part de la raison de votre visite, je suis persuadé que M. Kapoor saura vous faire oublier cette attente. Cependant, qui dois-je lui annoncer ? »

            Amar, Shinobi, Hiro et Edgarde se dévisagèrent mutuellement dans l’attente que l’un d’entre eux se décide ou non à révéler son nom. Ils n’étaient pas là simplement pour remettre un document au maitre des lieux, mais surtout pour mener une enquête sur une femme influente qui avait déjà tenté de les tuer par l’intermédiaire de ses hommes, semblait-il. C’est pourquoi Amar se décida : « Nous ne souhaitons pas révéler aux domestiques notre identité. M. Kapoor apprendra nos noms quand il sera face à nous.

            - Je ne comprends pas votre méfiance, dit Naukar, surpris. Je transmettrai vos paroles à mon maitre. Toutefois, sachez qu’en d’autres circonstances, ces mots vous auraient valu la porte. Messieurs…dame » dit-il en s’inclinant poliment avant de se retirer.

            Shinobi se tourna alors vers le moine : « C’était risqué !

            - Oui, mais ainsi nous verrons à quel point ce Om Kapoor tient à son document. Et puis, nous ne sommes pas là pour nous faire des amis. »

 

            

Après deux heures passées à admirer le grand lustre d’argent et de cristal pendu au plafond au-dessus du salon, et les allées et venues incessantes des serviteurs et des autres visiteurs, et alors qu’Edgarde, épuisée, commençait à ronfler, Naukar revint enfin chercher les aventuriers. Ils montèrent l’escaliers et découvrirent à l’étage un long couloir illuminé par de hautes fenêtres d’un côté. De l’autre, des chandeliers en or étaient disposés régulièrement sur des meubles en bois peints, entre les portes qui menaient vers les différentes pièces. Des chambres ou des bureaux, ils ne purent le découvrir, car toutes restèrent clauses. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à un grand bureau derrière lequel un homme vêtu d’une kurta bordeaux aux broderies dorées, aux cheveux poivre et sel mi-longs coiffés avec soin et à la courte moustache, se leva et les accueillit à bras ouverts : « Ah, vous voilà enfin ! Qu’est-ce qui vous a pris tout ce temps ? Voici mes sauveurs ! s’exclama-t-il à l’attention des autres hommes présents dans la pièce et que Hiro et ses amis n’avaient pas encore aperçus. Ceux à qui je dois aujourd’hui mes terres et mes richesse » continua l’homme et s’approchant du Naaresh. Il le prit dans ses bras et le relâcha aussitôt, avant de mettre une petite tape amicale sur l’épaule de Shinobi. « Vous l’avez bien, n’est-ce pas ? demanda-t-il, inquiet.

            - Vous êtes Om Kapoor ? demanda froidement le guerrier. »

            L’homme recula, presque choqué, et prit subitement conscience qu’il ne s’était pas présenté. « Quel mal élevé je fais, dit-il, je me présente : Om Kapoor, producteur agricole et marchand, pour vous servir. Maintenant que vous savez qui je suis, peut-être pouvez-vous me dire qui vous êtes.

            - Nos noms ne vous dirons rien, dit Amar. Nous sommes de simples voyageurs qui sommes tombés par hasard sur un document portant votre nom. » Il fit signe à Hiro de donner le titre de propriété. Le Naaresh s’exécuta et Om Kapoor s’en saisit instantanément. Il parcourut le document l’air fébrile, puis le soulagement se lut dans son regard quand il eut fini. « Eh bien, chers… voyageurs. Je me dois de vous remercier. Si vous l’aviez conservé, vous auriez hérité de ma fortune. Rares sont les gens aussi honnêtes que vous. Jamais je ne pourrai vous être assez redevable. Mais, trêve de palabre. Allons profiter de mon bien retrouvé ! Faisons ensemble le tour du domaine. »

            Les hommes présents dans le bureau le saluèrent alors que Om Kapoor quittait la pièce à pas pressé. Naukar fit signe aux aventuriers de lui emboiter le pas.

            Ils le suivirent ainsi jusqu’aux écuries où de nouvelles montures avaient été préparées pour eux. Surpris par la vitesse des événements, Hiro se risqua à demander à Naukar : « N’avons-nous pas droit à une récompense pour le service que nous avons rendu à votre maitre ? Il semble tout de même que nous lui avons sauvé la vie.

            - Bien sûr, vous serez récompensés. M. Kapoor vous est grandement redevable, n’ayez crainte. »

            Hiro se contenta de cette réponse, pour le moment, bien qu’elle ne fut pas des plus rassurantes.

            Une poignée de gardes et les quatre aventuriers accompagnèrent ainsi Om Kapoor hors de son palais et prirent la direction des étendues de pavots qui constituaient le domaine.  Manifestement, par « producteur agricole » Om Kapoor entendait principalement producteur d’opium. Shinobi dit à Amar : « Profitons de cette petite promenade pour l’interroger sur Alice.

            - Je ne pense pas que ce soit très prudent, dit le moine. S’il travaille avec elle, il comprendra vite que nous la recherchons, il nous mettra dehors sans même nous récompenser. Il ne faut pas le brusquer. Mieux vaut y aller doucement.

            - Mais si le document a été volé par les hommes d’Alice, il est possible qu’elle souhaitait le lui rendre. Peut-être nous prend-il pour ses messagers.

            - C’est possible, concéda le moine, mais dans le doute, mieux vaut attendre qu’il en fasse mention lui-même.

            - Je ne suis pas convaincu qu’une discussion au milieu des champs soit le meilleur moyen d’en savoir plus. Nous n’avons pas de temps à perdre. Nous ferions mieux de profiter de son absence pour fouiller chez lui.

            - Je suis d’accord avec Shinobi, dit Hiro. Nous perdons notre temps ici.

            - D’accord, d’accord. Mais comment nous éclipser ?

            - On se sépare, proposa Edgarde.

            - Oui, bonne idée, dit Hiro. Il suffit de prétexter la fatigue.

            - Bien vu, je t’accompagne, dit Shinobi. Pendant ce temps-là, toi, Amar, tu le cuisines. Edgarde sera là pour veiller sur toi.

            - Comme si j’en avais besoin, rétorqua le moine. »

            Sur ce, il talonna sa monture pour rejoindre Om Kapoor  tandis que Shinobi et Hiro tournaient bride : « Je vous prie d’excuser mes amis, M. Kapoor. Ils sont quelque peu fatigués et préfèrent rentrer profiter de votre hospitalité.

            - C’est bien dommage, répondit l’intéressé. Cela dit, vous, au moins, verrez l’étendue de ma propriété. Il est important pour vous de voir comment fonctionne la culture du pavot.

            - C’est important pour nous ? releva le moine.

            - Oui. Pour le service que vous m’avez rendu, je vous dois une grande récompense. Je vous donnerai donc une part de ce que j’ai de plus précieux. »

 

            Une fois qu’ils furent suffisamment éloigné du groupe d’escorte, Hiro et Shinobi mirent leurs montures au galop afin de regagner la grande demeure le plus vite possible. Cette fois, les gardes du portail leur rendirent leur salut et leur ouvrirent sans poser de question.

            Ils montèrent la colline au pas. Il était important pour eux, maintenant, de ne pas attirer l’attention. Des palefreniers qui semblaient constamment sur le qui-vive vinrent s’emparer des rênes de leurs montures dès qu’ils approchèrent des écuries, et les aidèrent à mettre pied à terre, tels les serviteurs de seigneurs gras et impotents. Hiro interrogea alors Shinobi : « Bon, que préfères-tu maintenant ? Soit nous entrons et tentons de traverser tous ces longs couloirs pour atteindre le bureau sans être vus, soit nous faisons le tour par dehors en espérant qu’une fenêtre du bureau, ou pas trop éloignée, soit restée ouverte.

            - Et qu’il n’y ait personne derrière, surenchérit le Hengeyokaï. Je pense tout de même que l’extérieur est la meilleure solution. Il y a bien trop de peuple dans ce palais.

            - Et une grue de plus dans le ciel n’éveillera pas les soupçons, dit joyeusement Hiro.

            - Détrompe-toi, mon ami, le contredit le guerrier. Nous sommes plus proches des Terres Hengeyokaïs ici que tu ne l’étais à Naarjing. Et cet Om Kapoor a de nombreux secrets à cacher à ses ennemis. Les gardes épient certainement les faits et gestes de chaque animal qui rôde aux alentours. Il nous faudra agir avec beaucoup de prudence.

            - Allons donc visiter ces jardins, l’air de rien, pour commencer » suggéra le Naaresh.

 

            Edgarde s’endormait à nouveau sur l’encolure de son cheval, et Amar n’allait pas tarder à en faire de même tant les aspects techniques de la culture du pavot l’intéressaient peu, surtout après avoir entendu trois fois le long monologue de Om Kapoor qui lui expliquait comment sélectionner les bourgeons à point pour en extraire la précieuse sève. Heureusement, il fut tiré de sa somnolence par un garde qui arrivait au galop en sens opposé : « Kapoor-Ji, dit-il sans autre forme de protocole, il y a encore une révolte !

            - Encore ? s’indigna Kapoor, très agacé.

            - Ils ont mit le feu aux champs. L’incendie menace la réserve Daar.

            - Sont-ils nombreux ?

            - Une dizaine, tout au plus. Mais les flammes progressent vite. »

            Om Kapoor se tourna alors immédiatement vers Edgarde et Amar : « Sauvez-moi une fois de plus, et je double votre récompense ! »

            Le moine interrogea la barbare du regard. Elle resta de marbre le temps nécessaire pour elle d’analyser si deux fois rien revenait à quelque-chose. Quelque-chose qui vaille la peine de se battre ? Se battre, voilà qui était motivant. Amar eut donc pour réponse le bras armé de la femme en peau de tigre levé vers le ciel, accompagné d’un cri intimidant.

            Ravi, Om Kapoor lança ses hommes à la suite de cette furie, déjà partie au grand galop en direction de l’épais nuage de fumée grise qui s’élevait dans le Daar au-dessus de l’horizon.   

 

            Au détour d’une imposante statue en pierre ocre représentant un kshatriya muni de la lance traditionnelle, entièrement nu si ce n’est le pagne tenu par une grosse ceinture sur laquelle étaient gravées de façon stylisée les initiales « O.K. », et dont les quelques cristaux brillaient sous les rayons du soleil, Shinobi s’arrêta net. Hiro se tourna vers lui : « Tu as trouvé quelque-chose ?

            - Non, rien, répondit le guerrier, son regard se posant furtivement sur tout ce qui l’entourait, l’air perdu.

            - Alors, pourquoi t’es-tu arrêté ?

            - Je ne sais pas. Je suis… un peu confus.

            - Je vois ça. Bon, reprit le Naaresh, revenant à sa mission, les fenêtres de l’étage ne sont pas visibles d’ici, à cause de cette corniche, continua-t-il en pointant ce détail d’architecture. Nous allons devoir nous éloigner.

            - Ou bien, je peux m’envoler pour voir ça de plus près, répondit nonchalamment le Hengeyokaï.

            - Je croyais que c’était risqué, s’étonna Hiro.

            - Peut-être bien, mais ce sera plus efficace. Que cherche-t-on, déjà ? »

            Hiro voulut demander à son ami s’il était séreux, mais il vit dans son regard que Shinobi semblait réellement avoir oublié. Il lui répondit alors, mais d’un ton ferme laissant apparaître son inquiétude : « Nous cherchons à entrer dans le bureau de Om Kapoor.

            - Ah, oui, par une fenêtre de l’étage, se rappela aussitôt le guerrier. Bien. Je m’en occupe, toi, tu surveilles d’en bas. » Et comme à son habitude, il se métamorphosa et s’envola, sous l’apparence d’une grue cendrée, laissant Hiro faire le guet au pied de la statue.

 

            Les flammes étaient immenses, trois fois plus hautes qu’Edgarde lorsqu’elle mit pied à terre. Et devant ce mur de flammes, des hommes et des femmes en haillons, armés de pelles, de fourches et de faux criaient qu’ils ne se laisseraient pas faire si facilement. De quoi parlaient-ils ? Edgarde n’en avait cure. Les voyant frapper les garde de Om Kapoor, elle se lança dans la mêlée et fit de gros dégâts, explosant comme à son habitude quelques crânes et mâchoires à l’aide de sa zuhara. Amar et Om Kapoor arrivèrent quelques secondes plus tard sur les lieux et constatèrent que la barbare avait déjà réduit de moitié le nombre des révoltés. Le moine tenta alors de s’informer : « Qui sont ces gens ? Ils ont l’air de simples paysans.

            - En effet, confirma Kapoor. Ce sont des fermiers à qui j’ai racheté les terres. Je les ai grassement payés, et maintenant, ils saccagent régulièrement mes récoltes en criant à l’injustice.

            - Ne les auriez-vous pas un peu volés ? hasarda le moine.

            - Mais pas du tout ! répondit Kapoor, indigné. Je leur ai même offert du travail. Je ne comprends pas ces gens. Comment peut on ainsi mordre la main qui vous nourrit ?

            - Si mon amie continue de la sorte, plus personne ne mordra rien, je vous l’assure, ironisa Amar.

            - J’en suis navré pour eux, mais regardez ! Le feu ne s’arrête pas. Ma réserve va disparaître. Faites quelque-chose, je vous en prie ! »

            Le moine s’interposa entre le mur de feu et le bâtiment de bois abritant les réserves de la production d’opium et, faisant appel à ses pouvoirs de Shugenja, se lança dans une courte incantation. Après avoir formé un bol avec ses mains, bras tendus vers le ciel, il les écarta d’un coup. Venu de nulle part, l’équivalent d’un seau rempli d’eau se déversa soudain sur les flammes, stoppant momentanément leur progression. Mais cela ne fonctionna que sur une surface à peine plus large qu’un homme. Amar se tourna alors vers son hôte : « Je peux les ralentir mais pas les arrêter. Il faut vider votre entrepôt. »

            C’est ainsi que le riche Om Kapoor mit pied à terre, seul, et aidé de ses gardes, commença à vider la réserve des sacs de toile et caisses en bois qu’elle contenait. Un cri ignoble retentit, et Amar vit courir un garde transformé en torche humaine. Coincé entre les flammes et le bâtiment, il se retrouva immolé, son armure de cuir étant trop fine pour le protéger du feu. Dans un élan d’humanité, la grande Edgarde mit fin à ses jours.

 

            Après dix bonnes minutes et, d’après Hiro, plusieurs tours du palais, Shinobi finit par faire signe à son compagnon. Le Naaresh suivit la grue depuis le sol, jusqu’à une petite aile du palais qui s’éloignait de la structure principale en direction du Voo-Daar. Là, l’oiseau vint se poser près de lui et tapa le sol trois fois avec son bec. C’était le signal habituellement utilisé par le Hengeyokaï pour demander à ses compagnons de l’attendre. Hiro s’arrêta donc et suivi son ami des yeux. La grue était déjà repartie dans les airs.

            Malgré la chaleur, aucune des fenêtres de ce palais n’était ouverte. A croire que le maitre des lieux redoutait par-dessus tout les courants d’air. Cependant, Shinobi avait fini par réussir à trouver le bureau.  Il devait maintenant entrer sans se faire repérer. Il se posa donc sur le rebord de la fenêtre et observa l’intérieur. Il n’y avait personne. Ou tout du moins personne de visible. Il tenta de pousser la fenêtre du bec, puis de la patte. Mais rien n’y fit, elle était bel et bien fermée. Il devait pourtant l’ouvrir.

            Soudain, Shinobi se métamorphosa, reprenant sa forme humaine. Hiro n’en crut pas ses yeux, ils allaient se faire repérer. Et, comme s’il cherchait à attirer absolument l’attention sur lui, le guerrier glissa du rebord. Il ne put ni se rattraper, ni se changer à nouveau en oiseau, et s’étala dans un grand bruit sur les fleurs joliment disposées au sol. Il avait, de peu, évité le Naaresh. Voyant qu’il se relevait sans peine, Hiro explosa : « Mais qu’est-ce qui t’a pris ? T’es malade ? On aura de la chance si personne ne t’a vu !

            - Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. J’avais besoin de mes mains pour ouvrir cette fenêtre. Et puis, j’ai glissé… »

            Hiro remarqua alors que le regard de Shinobi était à nouveau perdu dans le vide. Il s’inquiéta : «  Tu es sûr que ça va ? Tu ne m’a pas l’air en pleine forme, depuis tout à l’heure. Tu as peut-être réellement besoin de repos.

            - Je ne suis pas fatigué. Je vais me reprendre, ça ira mieux. Continue de monter la garde, je vais remonter.

            - Attends, dit Hiro. Je crois que je serais plus efficace. Ouvrir ce qui devrait rester fermer, ça me connait. Cette fenêtre n’est pas si haute, je devrais pouvoir l’atteindre. Reste en bas le temps de recouvrer tes esprits. Et s’il te plait, sois vigilent ! »

            Prenant sur lui le fait d’être relégué au poste de vigie, le guerrier prit son rôle au sérieux et chercha la place idéale pour voir à la fois les allées et venues des visiteurs du jardin, bien que très peu nombreux, et le jeune Naaresh escalader la façade. Aidé par le coude du mur, Hiro parvint sans peine jusqu’à la fenêtre du bureau. Un rapide coup d’œil à l’intérieur lui confirma que la pièce était vide. Il lui fallut bien trois longues minutes, malgré les outils de Van Chok récupérés à la prison de Peejing, pour faire céder le loquet. Le Naaresh siffla et s’introduisit à l’intérieur, bientôt suivi par une grue cendrée. Il leur restait maintenant à fouiller les lieux, sans un bruit.

 

            Amar leva une nouvelle fois les bras au-dessus de sa tête et fit tomber une grande quantité d’eau sur les flammes qui l’entouraient maintenant. Il recula pour entrer dans la réserve d’où Om Kapoor et un de ces hommes sortaient les dernières caisses : « Je ne peux plus vous aider, dit le moine. Tous mes sorts y sont passés.

            - Vous avez fait le nécessaire, répondit l’homme d’affaire, dont les beaux habits de soie étaient couverts de suie et de transpiration. J’aurais dut mettre tout cela à l’abris dans les entrepôts du village. »

            De l’autre côté du mur de feu, Edgarde poussa un dernier cri d’intimidation, faisant fuir les derniers paysans en colère. Ils avaient payé cher leur révolte d’aujourd’hui. Seuls deux d’entre eux pourraient raconter le carnage qui s’était déroulé ici.

            Un charriot était arrivé et des hommes chargeaient les caisses et tonneaux sauvés des flammes par leur propriétaire, alors qu’au milieu des tiges de pavot calcinées, la réserve s’effondra, libérant un nouveau nuage de fumée et d’étincelle qui s’éleva dans le ciel assombri. Après avoir lui-même déposé un tonneau dans le charriot, Amar se décida à interroger Om Kapoor. Il n’était pas fier d’avoir aidé cet homme à tuer de simples paysans et devaient connaître les raisons de leur révolte : « Ces pauvres hommes sont morts pour détruire votre bien, dit-il en désignant les cadavres étendus dans les cendres. Ils devaient-être fort démunis pour en arriver là. Êtes-vous certain de m’avoir tout dit ?

            - C’est atroce, j’en convient, répondit Kapoor sans détourner le regard des corps. Je ne me l’explique pas. Comme je vous l’ai dit, je respecte mes ouvriers. Quelqu’un a du leur faire croire le contraire.

            - Quelqu’un ?

            - Je ne suis pas le seul à produire de l’opium, cher ami, dit Kapoor en regardant maintenant le moine droit dans les yeux. D’autres voudraient partager ma fortune, ou me la prendre, tout simplement.

            - Savez-vous de qui il s’agit ?

            - Si je le savais, soyez certain que je vous le dirait. Votre amie est particulièrement efficace pour régler les conflits

            - Et encore, vous ne l’avez pas vue sous la pleine lune, dit Amar pour lui-même.

            - Rentrons, maintenant, dit Om Kapoor. Il est plus que temps pour vous d’être récompensés ! »

            Le charriot se mit aussitôt en route vers la colline. Om Kapoor remonta en selle et prit la tête de la petite troupe. Amar et Edgarde fermèrent la marche et s’interrogèrent sur leurs dernières actions. La barbare était plutôt fière, mais le moine sentait qu’il s’éloignait de ses principes. Faire partie de ce groupe d’aventuriers allait-il changer sa nature profonde ? Pour se donner bonne conscience, il se dit qu’il avait agi dans un but plus grand : gagner la confiance d’Om Kapoor pour découvrir qui se cachait derrière le nom de Madame Alice. Cette femme se mettait en travers de leur route, et leur quête n’était pas moins que divine.

 

            Hiro referma délicatement le tiroir du bureau après avoir remis bien en place tout ce qu’il contenait. A l’aide des outils de Van Chok, il referma également la serrure, afin de n’éveiller aucun soupçon. Quand il releva la tête, hinobi se tenait face à lui : « Alors ? demanda ce dernier.

            - Rien, comme dans les autres, dit le Naaresh dans un soupir. C’est à croire qu’il ne connaissait pas cette Alice. Peut-être que le Vanara nous a menti.

            - Nous n’aurions pas dut faire confiance à un singe, lâcha le guerrier.

            - Oui, les oiseaux sont bien plus fiables » ironisa Hiro.

            Shinobi esquissa un léger sourire avant de soupirer à son tour. Le regard de Hiro balayait déjà la pièce pour s’assurer que tout avait retrouvé sa place initiale, en vue de sortir. Shinobi demanda : « C’est tout, on abandonne ?

            - Oui, il n’y a rien ici. Repartons pour attendre les autres. Il ne faudrait pas qu’on nous trouve ici. »

            Le Hengeyokaï s’envola par la fenêtre. S’étant assuré que la voie était libre, il se posa au sol et fit signe au Naaresh de le rejoindre. Ce qu’il fit, non sans oublier de refermer la fenêtre du bureau derrière lui.

 

            Dans leur dos, le soleil couchant colorait le ciel de nuances de rose et violet, sur le fond desquelles se détachait le « palais » d’Om Kapoor dont les pierres brillaient comme si elles étaient recouverte d’or pur.

            Edgarde, visiblement inquiète, interrogea Amar : « Tu crois qui-z’ont eu l’temps ?

            - Quoi ? répondit un Amar très troublé par les récents événements.

            - L’aut’nana, précisa la barbare, tu crois qui l’ont trouvée ?

            - Je ne sais pas. Comment je le pourrais ? Mais tu as sans doute raison, dit le moine après un court temps de réflexion, on pourrait essayer de gagner du temps. Mais comment ? »

            Sur ce, Edgarde mit pied à terre et sans prévenir, envoya un puissant coup de botte dans le genou de la monture de son compagnon. La bête poussa un hennissement de douleur, puis jeta à terre son cavalier en bondissant comme un cabris sur ses trois pattes valides, jusqu’à aller se calmer dans un champs, à quelques mètres de la route, pour reprendre son souffle.

            Comme ils fermaient la marche, personne ne vit ce qu’il s’était réellement passé. Et quand les hommes de Om Kapoor vinrent se renseigner, Edgarde leur dit que l’animal s’était blessé en trébuchant sur une pierre. Amar se releva, plein de poussière, et maudit intérieurement la barbare, avant de se souvenir que cela lui était interdit.

            Om Kapoor fit donner une autre monture au moine et ils repartirent aussitôt. Finalement, un animal fut blessé pour rien, s’il n’était pas abattu dans les prochaines minutes. A côté du moine au visage fermé, Edgarde était fière de ses accomplissements de la journée. Elle avait hâte de raconter cette épisode à ses compagnons, ainsi que le nombre de paysans qui resteraient à jamais couchés dans les champs de pavot, par la force de sa main.

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